Dogan OzgudenVacances annuelles à Bruxelles. Le parc Josaphat, le plus bel espace vert de Bruxelles est presque désert, nos compatriotes turcs, usagers habituels de ce havre de paix, sont déjà partis pour la Turquie.

En arpentant tout seul les allées du parc, je pense à mon vécu dans ce pays et constate qu’après 10 ans d’enfance dans les steppes anatoliennes, 16 ans de jeunesse à Ankara et à Izmir, 9 ans de combats intensifs à Istanbul, c’est Bruxelles qui a façonné ma vie depuis 43 ans. Mais ma connaissance de la Belgique va au-delà de ces 43 ans. Il y a 52 ans, en 1962, de retour de Londres, j’avais mis les pieds pour la première fois sur le sol bruxellois. Après les grèves contre la loi unique, le pays me semblait calme. La chaussée d’Haecht n’était pas encore devenue un village turc …

Neuf ans plus tard, à ma deuxième arrivée à Bruxelles après le coup d’Etat de 1971 en Turquie, je me suis retrouvé dans une ville en pleine effervescence sociopolitique. A l’époque, trois pays occidentaux étaient sous dictature fasciste: le Portugal, l’Espagne et la Grèce. Les immigrés en provenance de ces pays ainsi que les Italiens, étaient déjà bien organisés dans la lutte antifasciste, ils étaient devenus les piliers du mouvement progressiste belge, aussi bien dans les syndicats qu’au sein de partis politiques. Ces 43 dernières années d’exil ont façonné ma vie sous toutes ses facettes un combat constant en d’acquérir les droits politiques, culturels et sociaux pour tous les citoyens d’origine étrangère de ce pays, sans jamais oublier le devoir de contribuer sans cesse à la lutte pour la démocratisation de notre pays d’origine.

A cette époque, notre souci était d’inciter ces travailleurs immigrés à s’intégrer dans la vie sociopolitique belge sans tomber dans les pièges ultranationalistes ou fondamentalistes de l’Etat turc. J’apprécie toujours les initiatives de la FGTB et de la CSC dans ce sens. Pour soutenir leurs efforts, en tant qu’Info-Türk, nous avons édité leurs journaux en turc ainsi que ceux des associations progressistes. L’appel commun Objectif 82 des associations progressistes immigrées était le point culminant de cette lutte démocratique. Cette initiative revendiquait que les partis politiques fassent leur maximum pour éduquer et responsabiliser ces nouveaux citoyens d’origine étrangère.

Bien que cet appel ait été soutenu par les syndicats, les institutions démocratiques comme le MRAX, le CBAI, la Ligue des droits de l’Homme, les partis politiques belges n’y ont pas répondu correctement.

Par contre, la junte militaire de 1980, pour renforcer la mainmise de l’Etat turc sur ses ressortissants, a pris plusieurs mesures répressives en vue de les mobiliser comme une force de frappe du lobby d’Ankara contre les revendications des Arméniens, Assyriens, Grecs et Kurdes. Ma plus grande déception après 25 ans de militantisme pour les droits politiques a été de voir la soumission de la politique belge aux chantages du lobby turc lors des élections législatives de 1999. Il s’agissait du premier scrutin avec la participation des citoyens d’origine étrangère à la suite de la facilitation de naturalisation. Sans jamais bouger le petit doigt pour former ces nouveaux citoyens à la vie politique, les principaux partis belges n’ont pas hésité à intégrer dans leurs listes des candidats turcs qui faisaient des promesses allant jusqu’à la démolition du monument dédié aux victimes du génocide des Arméniens à Ixelles. Ce qui primait pour eux était d’obtenir quelques votes de plus dans les communes à forte densité de ressortissants turcs soumis à un lavage de cerveau par les éditions européennes des grands journaux turcs et par les antennes paraboliques.

J’ai fait également partie de la lutte pour obtenir le droit de vote, non seulement pour les élections belges, mais aussi pour les élections dans le pays d’origine, comme le faisaient depuis des décennies les immigrés italiens.

Enfin, les ressortissants de Turquie ont pu voter pour la première fois aux élections présidentielles du 10 août dernier. Pour moi, ce fut une nouvelle déception. Ces élections n’ont abouti qu’au renforcement du pouvoir sans partage d’Erdogan turco-sunnite qui met en péril une véritable démocratisation de mon pays d’origine. Alors qu’il obtient 51,85 % des voix pour l’ensemble des électeurs, l’immigration turque a soutenu la Résistible Ascension d’Arturo Ui à la turque, avec 62,51 % des voix et, pire encore en Belgique, avec 70,08 %. Heureusement, ce matin du 11 août est très ensoleillé à Bruxelles et après une nuit électorale cauchemardesque, je peux garder mon optimisme tout en comptant sur les nouvelles générations turques d’Anatolie et d’Europe qui briseront un jour ces chaînes de la servitude.

Journaliste et militant

Incontournable dans le monde de l’immigration et des droits de l’Homme, Dogan Ozgüden est fondateur et animateur de l’agence de presse Info-Türk. Il a aussi créé l’asbl les Ateliers du Soleil à Bruxelles en 1974. Dogan et sa femme Inci Tugsavul, deux journalistes d’opposition, fuient la Turquie après le coup d’Etat militaire de 1971. Sa femme et lui entrent d’abord dans la clandestinité sans chercher asile. Ils n’ont alors qu’un but rentrer au plus vite au pays… Leur vie prendra un tout autre tournant. Dans un livre de quelque 600 pages, Dogan Ozgüden livre son parcours de militant et journaliste. Un témoignage plein de rebondissements et d’anecdotes, où l’on découvre les combats, espoirs, découragements, victoires d’un couple très complice et porté par ses idéaux.
Edité chez Academic and Scientific Publishers (ASP), Bruxelles, 2014, 624 p. (25 euros).

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