Dès le début du siège de Mossoul, le 7 juin, les réfugiés, Arabes, Kurdes et chrétiens, ont commencé à affluer vers les provinces du nord de l’Irak sous contrôle kurde, épargnées par les violences. Selon le gouvernement autonome kurde irakien (GRK), au moins 150 000 personnes ont franchi les frontières de la région.

Même le gouverneur de la province de Ninive, dont les locaux ont été pris d’assaut, a été contraint de se délocaliser à Dohouk, au Kurdistan. Les autorités kurdes affirment avoir pris sous leur protection plus de 10 000 soldats de l’armée irakienne en déroute. D’importants stocks d’armes, des véhicules blindés légers et des chars ont été récupérés, « avant que l’EIIL ne parvienne à s’en saisir », a déclaré, mardi 10 juin, le porte-parole du ministère des peshmergas, « l’armée nationale » kurde.

Malgré la présence inquiétante de l’EIIL à ses portes – Erbil est à moins de 100 km de Mossoul –, le gouvernement kurde pourrait être le seul vainqueur du chaos en cours, tout à la fois l’unique pôle de stabilité dans la région et la seule force à pouvoir contenir, militairement, l’avancée djihadiste.

MOSSOUL ET KIRKOUK SONT REVENDIQUÉES PAR LES KURDES 

En conflit ouvert avec le gouvernement central de Nouri Al-Maliki depuis de longs mois, le gouvernement autonome kurde se trouve donc désormais en position de force pour renégocier avec Bagdad un partage du pouvoir.

Après Mossoul, les rebelles de l’EIIL ont pris le contrôle de six districts à l’ouest et au sud de Kirkouk, au point de menacer également cette ville mixte (arabe, kurde et turkmène), en bordure d’immenses champs pétroliers. « Ce qui s’est passé à Mossoul n’arrivera pas à Kirkouk », assure-t-on à Erbil. Dans la ville, considérée par les Kurdes d’Irak comme leur berceau historique, des troupes se sont déployées pour suppléer l’armée irakienne.

Les 250 000 peshmergas, longtemps entraînés et équipés par l’armée américaine, se tiennent prêts à intervenir « pour protéger les zones kurdes hors de l’administration du Kurdistan », a prévenu le premier ministre du GRK Nechirvan Barzani, mardi. Mais M. Maliki, qui a réclamé le soutien de la région autonome kurde du nord, a mis en garde contre une intervention non concertée. Mossoul et Kirkouk font partie des territoires revendiqués par les Kurdes mais placés officiellement sous l’autorité centrale.

UN CONFLIT LARVÉ AVEC LE GOUVERNEMENT DE BAGDAD

« Les Kurdes vont utiliser cette occasion pour renforcer leurs positions et étendre leur territoire. Dans cette zone, des Kurdes yézidis ont été massacrés et Maliki n’a rien fait pour les protéger », note Wladimir Van Wilgenburg, analyste pour la fondation Jamestown. L’affaiblissement de M. Maliki pourrait aussi inciter les Kurdes d’Irak à accélérer leur sécession.

Un conflit larvé pèse sur les relations avec le gouvernement de Bagdad depuis de longs mois. Les Kurdes, déjà largement autonomes, ont signé avec la Turquie un accord énergétique et exportent désormais leur pétrole directement vers le nord, avec le soutien de grandes compagnies internationales. Un commerce « illégal », selon Bagdad qui, en retour, a gelé le paiement des salaires des fonctionnaires au Kurdistan.

La situation pourrait aussi permettre aux Kurdes de redevenir les « faiseurs de roi » en Irak, voire de s’imposer comme négociateurs entre Bagdad et les tribus arabes favorables aux insurgés sunnites. Un rôle qu’ils auraient déjà tenté de jouer à Fallouja.

LES KURDES PRIS POUR CIBLE PAR LES DJIHADISTES

Les dirigeants kurdes sont réticents à l’idée de doter M. Maliki de pouvoir élargis en votant l’état d’urgence. D’un autre côté, les Kurdes ont aussi été pris pour cible ces derniers mois par les djihadistes. Six personnes ont été tuées en septembre 2013 dans l’explosion de voitures piégées contre le siège des services de sécurité à Erbil. La capitale kurde n’avait plus connu d’attentat depuis 2007.

L’EIIL a également revendiqué le double attentat contre les locaux de l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), l’un des deux grands partis kurdes (mais pas celui qui est au pouvoir), qui a fait au moins 38 morts dans les villes de Jalawla et Tuz-Khurmatu, dimanche et lundi.

Le Monde

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