Deux heures après un dernier ultimatum du chef du gouvernement, les forces de l’ordre sont passées à l’action dans la soirée en investissant le parc Gezi qu’elles ont vidé en quelques minutes de ses milliers d’occupants en les noyant sous un nuage de gaz lacrymogènes.

Les tentes dans lesquelles les occupants du parc s’apprêtaient à passer une nouvelle nuit ont été détruites, leurs banderoles arrachées et des dizaines de personnes interpellées.

Le collectif Solidarité Taksim, qui chapeaute l’organisation de la contestation au Premier ministre, a condamné l’opération, qui “a transformé le parc Gezi, Istanbul et le pays en zone de guerre”. “Cette attaque brutale de la police doit s’arrêter. Le parti au pouvoir sera tenu pour responsable des événements”, a-t-il ajouté.

“A l’heure actuelle, nous manifestons à travers le pays contre l’attaque du gouvernement et nous marchons dans le quartier de Taksim”, où se situe le parc Gezi, ajoute le collectif, qui dénonce des “centaines de manifestants blessés” et des dizaines de personnes touchées par des “balles en caoutchouc” qui ne peuvent pas être hospitalisées.

La police a dispersé samedi soir à coups de canons à eau et de gaz lacrymogènes la place Taksim où se massaient des centaines de manifestants. Dans la foulée, elle a lancé l’assaut sur le parc Gezi occupé depuis le 1er juin par des milliers de manifestants. Ces derniers ont fui les gaz lacrymogènes permettant aux policiers de démanteler les tentes dressées dans le camp. Depuis plusieurs heures, la police cherche à repousser le plus loin de la place Taksim tout manifestant. Des centaines de policiers sont déployés dans les rues donnant sur la place à la recherche des manifestants.

La police intervient jusque dans le lobby de grands hôtels, comme le Hilton et le Divan. L’hôtel Divan, proche du camp Gezi, a été transformé en hôpital de campagne pour soigner les manifestants touchés par les gaz lacrymogènes ou les balles en caoutchouc. Pour sa part, le gouvernement avance un bilan de 29 blessés.

“Ils sont entrés de force, avec beaucoup de gaz. Ils nous ont frappés, même les femmes”, a raconté à l’AFP un des manifestants, Ader Tefiq. “J’étais à l’intérieur de la tente-hôpital (…), ils ont lancé des grenades lacrymogènes et des dizaines de policiers sont entrés”, a rapporté de son côté Elif, une thérapeute de 45 ans.

La police a poursuivi les manifestants dans toutes les rues environnantes jusque tard dans la nuit, y compris dans le hall d’un hôtel luxueux copieusement arrosé par les canons à eau de véhicules antiémeute et gazé.

Selon la coordination des manifestants, baptisée Solidarité Taksim, des “centaines” de personnes ont été blessées lors de l’opération. Le gouverneur d’Istanbul Huseyin Avni Mutlu a lui évalué le nombre des blessés à 29.

Le vice-Premier ministre Huseyin Celik s’est félicité de l’évacuation du parc. “J’espère que nous pourrons oublier tout ça, comme un mauvais rêve ou un cauchemar”, a-t-il dit.

A peine connue la nouvelle de l’évacuation du parc, des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue à Istanbul.

“Nos revendications dépassent les limites du parc Gezi, à présent, il s’agit d’un mouvement contre le gouvernement”, a déclaré à l’AFP une étudiante, avant d’ajouter: “Nous allons continuer et personne ne nous arrêtera”. “C’est le point de non-retour”, a renchéri un autre manifestant, estimant qu'”il s’agit de défendre la liberté en Turquie”.

La police est intervenue toute la nuit à grand renfort de gaz, de canons à eau et de tirs de balles en caoutchouc pour disperser la foule sur plusieurs artères de la ville, notamment près du Bosphore.

A l’aube, les camions de nettoyage et les bulldozers continuaient de s’affairer sur la place Taksim et dans le camp Gezi pour effacer les traces de la contestation qui a débuté le 31 mai et s’est soldée par quatre morts et plus de 7.500 blessés dans le pays.

A Ankara, des milliers de personnes ont également manifesté en fin de soirée. Aucun incident n’avait été signalé dans la capitale. Des manifestants sont également descendus dans la rue à Izmir (ouest).

Samedi, le chef du gouvernement avait lancé un nouvel avertissement aux manifestants, lors d’un discours prononcé devant plusieurs dizaines de milliers de ses partisans réunis dans une lointaine banlieue d’Ankara.

“Je le dis clairement: si Taksim n’est pas évacuée, les forces de sécurité de ce pays sauront comment l’évacuer”, a lancé Erdogan sur le ton ferme qu’il affectionne depuis le début de la crise. Le Premier ministre doit tenir dimanche après-midi une nouvelle réunion publique avec des dizaines de milliers de manifestants à Istanbul.

La résistance de Taksim poursuit son mouvement

Les contestataires qui occupent le parc Gezi d’Istanbul, d’où est parti un mouvement sans précédent de contestation populaire du Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, ont annoncé samedi leur refus de partir malgré les concessions du pouvoir.

Après plus de deux semaines de fronde à Istanbul, Ankara, et dans plusieurs villes de Turquie, le collectif Solidarité Taksim, qui chapeaute les manifestants, a sonné la poursuite du mouvement de “résistance”.

“Nous allons poursuivre notre résistance contre toute injustice dans notre pays (…) Ce n’est qu’un début, notre lutte se poursuivra!”, indique le collectif dans un communiqué.

“Aujourd’hui nous sommes bien plus forts, organisés et optimistes qu’il y a 18 jours”, lorsqu’un petit groupe de militants écologistes avait commencé à camper dans le parc pour s’opposer au projet d’aménagement des autorités, souligne Solidarité Taksim après une nuit de débats entre les occupants.

Les manifestants estiment par ailleurs que le Parti de la justice et du développement (AKP, issu de la mouvance islamiste), au pouvoir depuis 2002, “a perdu sa légitimité aux yeux de la presse nationale et internationale (…) par ses efforts pour diviser et provoquer la résistance” sur la place emblématique de Taksim.

Le Premier ministre, principale cible des manifestants qui l’accusent d’autoritarisme et de vouloir “islamiser” la Turquie laïque, avait promis de ne pas toucher au parc tant que la justice suivait son cours, un geste d’apaisement qui n’a donc pas suffi.

Toute la nuit et encore samedi matin, les protestataires — plusieurs centaines d’irréductibles — qui avaient engagé le bras de fer le 31 mai, ont discuté, divisés en groupes de discussion, les concessions du régime.

“Nous ne partirons pas. Pourquoi le ferions-nous au point où nous en sommes ?”, demandait Mustafa, 43 ans. “Nous avons beaucoup souffert, il n’y a pas de retour en arrière possible”, ajoute-t-il en évoquant les manifestants blessés par la police.

“Nous restons dans le camp parce que nos demandes n’ont pas été satisfaites par le gouvernement”, explique Ata, futur docteur en mathématiques.

L’AKP organise samedi à Ankara et dimanche à Istanbul deux meetings électoraux avec en ligne de mire les élections municipales de 2014. Mais pour les manifestants, le but du Premier ministre est tout autre.

“Il veut montrer son pouvoir pour nous intimider, nous menacer. Mais c’est précisément pourquoi nous sommes là, c’est tout le problème”, ajoute Ata en référence aux penchants autocratiques, selon les manifestants, du dirigeant turc au pouvoir depuis 11 ans.

“Rien ne sera plus jamais comme avant en Turquie”, après ces deux semaines de prise de parole, de liberté, dit Ata. Nuits blanches dans le parc Gezi, affrontements violents réprimés à coups de gaz lacrymogènes et de canons à eau, arrestations de centaines de manifestants rapidement relâchés, près de 7.500 blessés à travers le pays, 4 morts : la Turquie a connu sa plus grave crise politique de l’ère Erdogan.

La crise a mis en lumière la cohabitation de deux modèles: une Turquie conservatrice et majoritaire, des pauvres et des campagnes, et une Turquie laïque, urbaine, occidentalisée, qui accuse l’AKP de vouloir islamiser la société.

Le chef du gouvernement avait fait des concessions en trompe-l’oeil dans la nuit de jeudi à vendredi en promettant à une délégation de représentants de la société civile, dont deux porte-parole de la contestation, de ne pas toucher au parc tant que la justice n’aurait pas statué.

Mais le processus juridique pourrait prendre des mois alors que le gouvernement a fait appel de la décision rendue le 31 mai par un tribunal administratif de suspendre l’aménagement du parc.

M. Erdogan a par ailleurs répété qu’il organiserait un référendum municipal sur l’avenir du parc.

Délaissant le ton menaçant de l’ultimatum qu’il leur avait adressé auparavant, le Premier ministre a prié le dernier carré de manifestants qui occupent le parc de vider les lieux d’ici vendredi soir. Il n’a pas été entendu.

Parallèlement, les policiers antiémeute ont dispersé dans la nuit de vendredi à samedi à coups de gaz lacrymogènes les manifestants rassemblés à Ankara. Plus de trente protestataires ont été arrêtés, selon la chaîne de télévision turque NTV.

Les brutalités policières et l’intransigeance de M. Erdogan face aux protestataires lui ont valu de nombreuses critiques et terni son image à l’étranger, notamment auprès des Etats-Unis et des pays de l’Union européenne. (AFP,15 juin 2013)

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