Le 24 novembre 2008, à Ankara, une conférence internationale était organisée sous l’égide de la coalition internationale du tribunal pénal international et le pôle des Droits de l’Homme de la faculté des Sciences politiques. La conférence portait sur la cour pénale internationale: hier, aujourd’hui et demain et s’est tenue à la Faculté des sciences politiques. Au jour de la conférence, l’Institut Goethe d’Ankara avait affiché une exposition: "Le tribunal pénal internationale, de Nuremberg jusque LaHaye". La conférence, comme l’exposition, était ouverte au public.

L’après-midi était consacré au thème suivant: " La prévention et la sanction du génocide depuis 60 ans: principes et objectifs". Les études présentées portaient sur " la définition et la convention du génocide", " le génocide après la convention" ainsi que "les travaux sur le génocide". […]

A cette conférence internationale, il y avait 6-7 académiciens étrangers. Ils ont présenté quelques unes des études précitées et ont participé aux débats. Ces académiciens étaient originaires de l’Italie, de la Hollande, de l’Allemagne. Un d’entre eux était d’origine mexicaine.

Les débats portaient sur le Tribunal pénal international et les génocides. Pourtant, d’aucun n’a évoqué le sort des Arméniens, des Kurdes, des Assyro-Chaldéens, des Alevis, des Yezîdis. D’aucun n’a fait référence au génocide arménien, au génocide des Assyro-Chaldéens et au génocide culturelle kurde, laissée au temps et qui s’effectue sur le long terme. Aucun des participants n’a évoqué la situation des Alévis ou encore des Yezîdis. Ils ont davantage parlé du génocide des Tutsi au Rwanda ou encore du génocide de la population bosniaque. L’attitude de ces académiciens et spécialistes étrangers est très intéressante. Un des académiciens a voulu, me semble-t-il, évoquer le sort des Arméniens quand soudain, expliquant  "qu’il est interdit d’évoquer ce genre de sujet en Turquie", il s’est repris et a abandonné le raisonnement qu’il s’était destiné à exposer. En signifiant qu’ "il est interdit d’évoquer ce genre de sujet en Turquie", les académiciens et spécialistes étrangers n’ont abordé ni le cas des Arméniens, ni celui des Kurdes. Il serait fort utile d’étudier la présente attitude. Pourquoi est-il interdit d’évoquer, de parler des Kurdes, du Kurde et du Kurdistan? Pourquoi spécialistes et académiciens étrangers se conforment-ils à l’interdiction?

Au Moyen Orient, les Kurdes ne disposent pas de leurs droits naturels, de leurs droits conventionnels, de leurs droits les plus fondamentaux. Ces droits leur sont interdits. Les droits naturels qui sont reconnus aux Arabes, aux Perses, aux Turcs par exemple ne sont pas reconnus aux Kurdes. Qu’est-ce que le droit naturel? Ce sont les droits reconnus à tout individu dès sa naissance. Des droits reconnus à tout être humain. Ce sont les droits de l’Homme. Dans aucune des Constitutions actuellement en vigueur, aucune déclaration universelle des droits de l’Homme, il n’existe de principes qui reconnaissent un "droit de boire de l’eau", "de respirer l’air" … etc. Parce que ce sont là des droits inhérents à l’être vivant. Ils sont tellements évidents qu’on ne trouve pas utile de les mentionner dans la Constitution, les textes législatifs ou les déclarations universelles des droits de l’Homme. Au même titre, aucune Constitution ne prévoit de règle relative à la liberté de parler la langue maternelle. Parce que c’est un droit naturel, aussi naturel que de boire ou de respirer. C’est un droit inhérent à la qualité d’être. Ce qui est naturel est vrai, est ordinaire, s’impose. Le droit naturel a eu une grande place dans l’histoire du droit, dans la philosophie politique: la déclaration des droits de 1689 (Bill of Rights-Angleterre), la Déclaration d’indépendance américaine de 1776, la déclaration des droits de l’Homme de 1789 (France), la déclaration universelle des droits de l’Homme de l’ONU en 1948. Le droit naturel a été théorisé, pensé et a été transposé sur le plan juridique. Et bien ces droits naturels sont interdits aux Kurdes. La relation kurdo-turque a été construite sur la base de ces interdictions depuis la naissance de la République turque.

Dans les années 1930, dans des régions kurdes comme Diyarbakir (Amêd), les Kurdes qui se rendaient au centre ville recevaient une amende à chacune de leurs phrases prononcées en langue kurde et elles devaient être immédiatement acquittées. Et ce, parce que le kurde était interdit.

Eté 1970, il y avait, au Kurdistan, des opérations militaires très denses. Dans les environs de Silvan, Bismil, Malazgirt, Viransehir, les opérations de commandos étaient opérées de manière efficace. Les forces armées, très tôt le matin, faisaient irruption dans le village, ordonnaient le rassemblement des femmes, des hommes, des personnes âgés, des jeunes sur la place du village pour ainsi les menacer, leur faire peur, les torturer. Les hommes de 50-60 ans, en âge d’avoir des brus, des gendres, des petits enfants, étaient forçés à se mettre nus. Après avoir nouer une corde à leur pénis, les forces armées donnaient la corde à leur femme ou leur bru et leur fesaient faire le tour du village. Les Kurdes, non seulement devaient subir toutes sortes de tortures, mais devaient également faire l’objet de ce genre d"humiliations et d’insultes. C’est une atteinte à l’intégrité humaine. Sans aucun doute, les Kurdes percevaient celà comme une grave atteinte à leur honneur, une grande humiliation. Lorsque vous demandez à un veil homme de 50-60 ans, combien d’enfants il a, il vous répond 8, 10 ou 13. "J’en ai tellement que je ne me rappelle pas de tous les prénoms, je confonds les prénoms de mes enfants" dit-il souvent. Il peut aussi répondre qu’il a entre 35-40 petits enfants. C’est ainsi qu’ils revendiquent leur virilité. Et voilà que, le sachant, les autorités procèdent à de tels agissements.  Y a-t-il plus grave atteinte, plus grande humiliation pour le Kurde, le peuple kurde? En Avril 1970, les Foyers révolutionnaires de la Culture Orientale (Devrimci Dogu Kültür Ocaklari) avait informé, par télégramme, Cevdet Sunay des opérations militaires menées à Silvan. L’association exigeait alors que l’affaire soit examinée et que les responsables soient poursuivis en justice. A l’époque, Süleyman Demirel était le Président de la République.

Tous se demandent pourquoi une guérilla est apparu; comment un mouvement armé a-t-il pu se mettre en place aussi rapidement et avec une si grande force. Mais qu’est-ce qu’ils auraient pu faire d’autre dans un tel climat? Le parti des travailleurs de Turquie (Türkiye Isçi Partisi), après les années 1970, a été condamné et interdit pour avoir évoqué la question kurde lors de son 4ème Congrès. Cette condamnation servait de menace à tous les nouveaux partis. Les Foyers révolutionnaires de la Culture Orientale avaient été également condamnés, leurs dirigeants emprisonnés. Les intellectuels, écrivains, chercheurs étaient condamnés à une lourde sanction administrative et pénale à l’évocation des Kurdes ou de la langue kurde. Qu’est-ce qu’ils auraient pu faire d’autre sinon décider la lutte armée quand tous les procédés pacifiques et démocratiques se voyaient condamnés? Quant à la raison des graves offenses et humiliations perpétrées à l’égard de la population kurde, elle a été évoquée au début de mon article. Ce sont les interdits dont font l’objet les Kurdes. Pourquoi? Au milieux des années 1960, le Parti démocrate du Kurdistan de Turquie avait été crée. C’était un parti illégal mais il menait des actions concrètes. En automne 1967, les premiers meetings ont eu lieu à l’Est. En 1969, à Istanbul et Ankara, les Foyers révolutionnaires de la Culture Orientale (DDKO) ont été créées. A Diyarbakir, Silvan, Batman, Ergani, les Foyers révolutionnaires de la Culture Orientale commencaient à s’organiser. Les sentiments nationalistes ont commencé à fleurir, germer. L’intelligentsia kurde se développait et les interdictions devaient être braver.

C’est en réaction à ce mouvement démocratique kurde naissant que les opérations militaires, que la terreur d’Etat s’est accentué. Il fallait mettre un terme à ce verdoiement, à ce fleurissement. Il fallait conserver les interdits. Les gens qui subissent de tels insultes, de telles humiliations sans dire mot peuvent-ils avoir, conserver leurs prétentions nationalistes, pensaient-ils alors. Peu de temps après l’apparition du DDKO à Kozkluk, le 12 Mars 1971, survient le coup d’Etat. C’est la mise en place d’un régime militaire, d’un état de siège.

D’aucun, d’où qu’il soit, n’accepterait que lui soit infligé pareilles humiliations. Que ces humiliations aient lieu en Afrique, en Russie, en Sibérie, en Amérique, en Arabie, au Turquistan ou au Kurdistan, d’aucun ne resterait sans réaction. L’opposition et la lutte sont inévitables dans le cas d’une atteinte à l’intégrité humaine.

L’Etat qualifie cette opposition, cette lutte comme étant du domaine de l’anarchie, du banditisme, du terrorisme. "Rien ne peut légitimer le terrorisme, il faut toujours s’y opposer" dit-il. Cette qualification n’a rien de légitime. Parce qu’il faudrait également évoquer la terreur de l’Etat et la violence dont elle se sert pour conserver les interdits.

Dans les années 1995-1996, Leyla Zana, alors emprisonnée à Ankara, m’avait donnée une lecture. A l’époque, nous étions dans la cinquième cellule quand les députés membres du DEP occupaient une autre cellule.  Il s’agissait de son livre autobiographique. J’étais curieux des informations qu’elle pouvait apporter au sujet de l’oppression et tyrannie militaire. J’ai lu rapidement, facilement et avec grande attention son livre. Mais j’ai été surpris de ne voir aucune information relative aux opérations des forces militaires. Un jour qu’ils s’en allaient à l’audience, j’ai pu croisé les députés du DEP et Leyla Zana. Je lui ai fait part de cette absence d’information et lui ait demandé si elle se souvenait des opérations militaires dans les années 70. "A l’époque, j’étais encore petite, je ne me souviens de rien, mais j’ai déjà entendu des choses à ce sujet" m’avait-elle répondu. Sa réponse m’avait surpris. Parce que je pensais que ce genre d’évènements avaient naturellement des conséquences sur les individus, même âgés de 8-9 ans et qu’ils n’étaient pas oubliables. Mais il faut souligner qu’au cours de années 70, ces évènements n’étaient pas portés à la connaissance de tous. Néanmoins des personnes telles que Mehdi Zana, Abdülkerim Ceyhan, Mahmut Okutucu, Muhterem Biçimli, Necmettin Büyükkaya, Yümnü Budak, Ferit Uzun, Niyazi Usta, Semsi Usta, Abdurrahman Usta ainsi que les responsables et membres des Foyers révolutionnaires de la Culture Orientale protestaient, s’opposaient et s’efforcaient de porter ces évènements à la connaissance de la population, attirer leur attention.

Début années 1990, les femmes, les brus étaient emmenées, tirées par les cheveux, devant leurs enfants, leurs bébés. Les jeunes garçons étaient torturés devant leurs enfants, leurs femmes. Les grands parents, devant leurs brus, leurs gendres, leurs petits enfants, étaient poussés à terre et se faisaient battre. Toute cette terreur d’Etat servait à la conservation des interdits.

Le 19 novembre 2004, à Kiziltepe, le jeune Ugur Kaymaz, âgé de 12 ans, a été tué avec son père. Les policiers ont assassiné Ugur Kaymaz, tout juste sorti de l’école et portant encore son ensemble d’écolier, de 13 balles. Et aucun des policiers n’a été condamné.

Le 18 Octobre 2008, à Istanbul, Engin Ceber est mort torturé alors qu’il était sous contrôle policier en prison.

Le 5 décembre 2008, à Istanbul, Sabri Cirit a été assassiné par un groupe d’individus en pleine rue pour avoir parler le kurde. Son corps a été transporté à Bingöl où il devait être enterré.

Le 27 novembre 2007, à Izmir, Baran Tursun est assassiné par les policiers alors qu’il était dans sa voiture.

A titre de comparaison, quand le 7 décembre 2008 un jeune est mort d’une balle policière lors d’une manifestation à Athènes, des miliers de personnes sont descendues dans la rue pour protester, condamner. L’évènement a eu un grand retentissement dans toute la Grèce. En Turquie, rien que pour la seule année 2008, des dizaines de Kurdes ont été assassinés par les forces de l’ordre. Mais ces assassinats ne sont perçus en Turquie que comme des faits divers.

Aujourd’hui, l’Etat se plaint essentiellement du "terrorisme". Et il a su faire accepter l’existence du "terrorisme" aux pays occidentaux. Quand la Turquie parle de "terrorisme", les Occidentaux évoquent également le "terrorisme". Mais nous pouvons dire ouvertement que le "terrorisme" est celui exercé par l’Etat. Langue et culture ont été interdites. Les Kurdes, dans ces conditions, ne doivent-ils pas défendre leur langue et culture? Les Kurdes ne doivent-ils pas les revendiquer? Et bien vous êtes considérés comme "terroristes" dès lors que vous portez ces revendications, que vous luttez contre les interdictions. Pourtant, l’Etat sait combien la langue et la culture sont importantes. On le sait de par la position qu’il a adopté au cours des années 1985-1988 lorsqu’il s’agissait d’imposer un changement de nom à  la population turque en Bulgarie. On le sait pour l’avoir vu soutenir, défendre, les droits naturels et culturelles de la population turque vivant en Chypre, Bulgarie, Kerkouk, Macédoine etc. Pour l’avoir vu dénoncer, sur la scène internationale, les politiques oppressionistes menées à l’égard de la population turque.  Par contre, la donne change lorsqu’il s’agit des droits naturels de la population kurde. Il y a comme un double langage. 

Quelque soit le degré de pauvreté, les familles kurdes ont au moins un toit, quelques moutons, deux-trois poulets, un petit jardin, quelques arbres. Quelque soit le degré de pauvreté, une famille kurde possède quelques uns de ces biens et peut parvenir à la satisfaction de ces besoins personnels grâce à la nature. Elle peut bénéficier d’un pâturage, d’une eau, peut profiter des avantages de la chasse, de la pêche, se réchauffer avec le bois des forêts…etc.  Elle peut assurer sa vie, sans le besoin de personne. Peut-on en dire la même chose pour ceux qui ont été contraint de quitter leurs foyers, leurs villages? Les familles qui ont eu à quitter Hakkari, Van, Siirt, Mardin, Diyarbakir, Bitlis pour des faubourgs de la ville d’Istanbul, Izmir, Bursa, Ankara par exemple vivent dans de difficiles conditions. On remarque également un fort taux de peuplement aux alentours des villes comme Hakkari, Van, Diyarbakir, Mus, Bitlis, Mardin, Siirt, Sirnak. Les familles pauvres ont été de plus en plus appauvries, placées sous dépendances d’autrui. Cette pauvreté et dépendance est le faite d’une politique d’Etat. L’Etat qui, d’un côté, détruit les villages, force la population touchée à l’immigration, accentue la pauvreté et qui, de l’autre, distribue quelques sacs de charbons, de beurres, d’olives, de thés et place les familles kurdes appauvries sous sa dépendance. Impossible de ne pas remarquer ici la putridité (NLDR: état de ce qui est pourri) de l’éthique, de la morale. Ces familles vivent dans une pauvreté de plus en plus accrue. Elles avaient de l’eau, de la terre à cultiver dans leur propre patrie, leur propre foyer. Elles pouvaient vivre indépendamment de l’aide d’autrui. Mais leurs foyers leur ont été interdit. On leur répond qu’elles pourront y retourner si elles acceptent de jouer le rôle de gardiens de villages. Or, ces familles, ces gens ont quitté leur village, leur patrie, ont laissé leurs maisons et leurs biens pour ne pas endosser ce rôle justement.

Il est faux d’annoncer la pauvreté des Kurdes en évoquant le système de féodalité, l’existence de tribus. De même que la pauvreté ne trouve pas sa source dans l’infertilité de la terre, dans le fait qu’il y ait de la neige ou que les routes soient fermées 6 mois sur 12. La pauvreté trouve sa source dans la politique d’Etat, dans ces "opérations sécuritaires" comme il se plait à dire. Ces opérations ont brisé la colonne vertébrale des familles. Loin d’ apporter une quelconque sécurité aux familles kurdes, elles les ont détruites. Reste que les tribus, les chefs de tribus, les seigneurs féodaux travaillent aujourd’hui en collaboration avec l’Etat. Rien d’étonnant à ce que l’Etat collabore avec ce qu’il reste du système féodal et c’est, somme toute, assez compréhensible dans la mesure où l’Etat pense contrôler, étouffer, éviter le développement des mouvements et des sentiments nationalistes kurdes par l’intermédiaire des chefs de tribus, des seigneurs féodaux. S’il existe encore aujoud’hui des tribus, des chefs de tribus, des seigneurs féodaux parmi le peuple kurde, c’est parce que l’Etat l’a voulu. C’est l’Etat qui a ressuscité, réanimé ces "institutions" qui étaient en voie de disparition. Rappelons-nous de l’hiver 1994. Les gardiens de villages étaient invités à Ankara pour des réunions, des rencontres avec le Président de la République, la présidence du Conseil, le Chef d’Etat major. Bülent Ecevit, alors Président de la République, ne rencontrait jamais les députés membres du parti de la démocratie (DEP- Demokrasi Partisi), les députés du parti populaire démocratique (DEHAP- Demokratik Halk Partisi), les maires. Il leur refusait des RV mais n’hésitait pas à rencontrer les gardiens de villages.

Ces opérations ont également endommagé l’équilibre de la population kurde. Chez un peuple "sain", ce sont les jeunes qui assistent à la mort de leurs grands parents, de leurs parents. Chez les Kurdes, ce sont les grands-pères, les grands-mères, de 70-90 ans, qui enterrent leurs petits-enfants de tout juste 20 ans ou leurs arrières petits enfants, de 15 ans à peine, morts la plupart du temps après des séances de tortures. Ce sont des tragédies répandues parmi le peuple kurde.

L’Europe se plie aux critères d’Ankara

La Turquie veut être membre de l’Union européenne. Or, il existe ce que l’on appelle les critères de Copenhague. Des critères qui mettent l’accent sur la liberté d’opinion, de pensée. Des critères qui imposent le respect aux principes démocratiques. L’Union européenne exige de la Turquie le respect de ces critères; qu’elle respecte et garantisse la liberté de pensée, d’opinion, qu’elle se dote d’institutions stables et démocratiques susceptibles de garantir un Etat de droit…etc. C’est ce qui est mentionné dans les différents rapports. Seulement dans l’effectif, c’est l’Europe qui se plie aux critères d’Ankara. Les critères d’Ankara posent des interdits, légitimés par l’existence d’une certaine "sensibilité turque". Les interdits relatifs à la liberté de pensée deviennent des interdits essentiels, indispensables à la Turquie. C’est pourquoi les académiciens, les spécialistes- venus de l’Europe pour parler des massacres, des génocides- n’évoquent pas le sujet des Arméniens, des Assyro-Chaldéens, des Kurdes, des Alévis et déclarent ces sujets comme interdits. Ils se soumettent à ces interdictions. En Pennsylvanie (EU), dans le cadre des études relatives aux peuples et aux cultures du Moyen Orient et de l’Eurasie, on parle de la guerre d’Irak et des relations que les EU d’Amérique ont mené avec la Turquie. Une partie des étudiants vont visiter la Turquie. Il est dit que ces étudiants sont avertis des interdictions et qu’ils ne pourront évoquer les sujets qui portent sur Chypre, la Grèce, les Kurdes, et d’autres sujets qui se dirigeraient contre l’Islam. Une question se pose: comment ces étudiants pourront-ils, dans ce contexte, obtenir des informations sur la Turquie?

L’Europe a une dette envers les Kurdes

La question kurde se pose parce que les Kurdes sont dépourvus de leurs droits naturels. Elle résulte du découpage territoriale du Kurdistan en quatre parties et de leurs distributions, dans les années 20, sous l’égide de la Société des Nations à quatre Etats (NLDR: pour ceux qui ne le savent toujours pas: Turquie, Iran, Irak, Syrie). Elle résulte de la méconnaissance du droit à l’autodétermination du peuple kurde. La France et la Grande Bretagne, qui étaient à l’époque des Etats coloniaux, ont joué un grand rôle dans ce découpage territoriale (NLDR: la France avait sous mandat la Syrie et la Lybie, la Grande Bretagne avait l’Irak et la Palestine). Ces deux pays coloniaux, en collaborant avec les régimes autoritaires perses, arabes et turcs, ont procédé au découpage du Kurdistan, séparé les Kurdes et distribué les différentes parties. Ils ont divisé, séparé, distribué les Kurdes et le Kurdistan; ils ont désintégré leurs squelettes et brûler leur cerveaux. La France, la Grande Bretagne, en premier lieu, et l’Europe dans son ensemble ont joué un grand rôle dans cette désagrégation. Alors que ces pays sont les premiers responsables de la tragégie kurde pour avoir entourés les Kurdes de véritables casses-pieds turcs, arabes, perses, ils déclarent aujourd’hui les Kurdes  de "terroristes" et se positionnent du côté de l’oppresseur. Il n’est pas la peine de faire la différence entre partis de gauche, de droite, parti communiste, libérale ou conservateurs. Lorsqu’il s’agit de la question kurde, tous se positionnent contre les Kurdes et travaillent en collaboration avec les Etats qui oppriment et répriment les Kurdes. Qu’ils soient au pouvoir ou dans l’opposition. Ces Etats marqués par l’impéralisme ont divisé, séparé les Kurdes et les ont confié à des régimes autoritaires perses, turcs et arabes. Ils ne se sont pas retirés de la région, ils y sont encore. Lorsque les Kurdes entrent en conflit avec le pouvoir centrale, ils appuient l’Etat autoritaire dans sa politique de répression. 

Dans un de mes précédents articles, "Réponse à ceux qui critiquent Besikçi", j’avais appelé les Kurdes d’Europe à développer leurs relations dans le milieu économique, le milieu universitaire, à entrer en dialogue avec les associations des droits de l’Homme etc…dans les pays dans lesquels ils résident. Les Kurdes ne doivent pas vivre en communauté, entre eux, dans une espèce de ghetto. Qu’ils soient en Europe, à Diyarbakir ou Istanbul. Il est important de développer un cercle d’amis en Europe. Les Kurdes pourraient ainsi mieux contester les politiques injustes adoptées par l’Europe, ils pourraient en discuter, en débattre. Les Kurdes doivent pouvoir protester la politique européenne et infléchir la position de l’Europe qui tend à fermer les yeux lorsqu’il est question de la violation des droits naturels du peuple kurde, qui tend à développer ces relations et adopter une politique commune avec des Etats autoritaires, responsables de la répression du peuple kurde. L’Europe a besoin de critiques à ce sujet.

La division, séparation et distribution des Kurdes et du Kurdistan a occasionné la solitude du peuple kurde, sans amis mais aux ennemis nombreux. Certes, sur la scène internationale, les Kurdes ont quelques ami(e)s personnel(le)s, physiques, identifié(e)s. Certes, ils sont de plus en plus nombreux. Mais les Kurdes n’ont aucun Etat qui leur est ami. Il existe un certain nombre de spécialistes, d’intellectuels, de chercheurs étrangers qui font des recherches, des études sur les Kurdes, le Kurde et le Kurdistan. Et ils sont et seront de plus en plus nombreux. Dans ce contexte, le rôle des Kurdes d’Europe est et sera très important. Ils auront un grand rôle à jouer. L’enjeu dépendra de ce que les Kurdes d’Europe  feront. Il leur convient donc de penser une nouvelle forme d’organisation…  (Kurdistan Post, 14 Décembre 2008,  Traduit par Berçem Adar, http://bersiv.com, 16 janvier 2009)
http://www.info-turk.be/

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