Koerdische vrouw

Femmes d’un pays entaillé
par les quatre frontières
creusé par des fleuves
essentiels et glacés et hissé
par la pierre dans les altitudes
où impassibles sommeillent les lacs
femmes d’une terre revendiquée
de montagnes portant graves chênes
sapins à l’éclat obscur et cèdres
masses des rochers et de précipices
et qui au sud et à l’est se nivellent
dans l’aridité vers les puits de pétrole
la ville poussiéreuse et le grand barrage
femmes d’alphabets à reconquérir
avec vos cultures multiples et brodées
à laver à débarrasser des souillures
aujourd’hui bientôt centenaires
à laver avec l’eau des fleuves
et des lacs l’élément limpide
par excellence femmes résistantes
juchées sur le carrefour du monde
qui exigez toujours votre vrai nom
femmes du Kurdistan
les doigts baignés d’églantines

femmes qui vous souvenez
des premiers rassemblements à l’aube
pieds et paumes dans le froid de la glaise
femmes venus des villages et hameaux
où les chèvres broutaient le brouillard
où rouillait la carcasse d’un chariot
où l’histoire allait venir opérer blafarde
femmes venues avec l’attitude sérieuse
pour les impulsions naissantes des palabres
qui toujours se résumaient en un mot :
dignité – femmes aux robes rêches
aux foulards portés hauts violets rouges
aux châles parcourus de motifs glanés
silènes et méandres des chardons
femmes aux châles tissés avec patience
pour l’hiver tenace pour les sentiers
vers le ruisseau avec jarres et bidons
femmes lavandières et soucieuses
de votre regard arpentant
une terre revendiquée
votre visage libre

femmes qui vous souvenez
femmes de mémoire amère
femmes qui vous souvenez

femmes dont les épaules connaissent
les traces du bois et le poids des sacs
les heurts du gel et la caresse des lacs
dont les mains tressent farine et sel
manient l’aiguille la hache et le fusil
femmes dont les yeux luisent le long
du chemin le long de réverbères délabrés
en face du feu d’où montent les senteurs
que vous avez conviées girofle ou poivre
ou courant sur les pages des livres sauvés
et des journaux femmes dont la voix intacte
hèle les horizons ou prend des nouvelles
sur le seuil ou à travers le téléphone
femmes dont la bouche profère les droits
et taquine les gaillards de la colline
fils de bergers et d’ouvriers remarquables
par leur regard direct qui fait le lien
entre l’histoire et les expectatives voulues
et femmes aux chevilles décidées
au nombril qui s’irradie à la bouche prête
aux seins conscients et avec un frisson
d’immanence dans les cheveux avec
votre visage libre

femmes qui vous souvenez
du début des luttes pour les terres
pour les gestes rudes de la montagne
et pour l’hospitalité des petites villes
des discussions à voix affermies en cercle
autour de braises ou assis dans les chambres
et de l’apparition soudaine de l’insurrection
vous qui vous souvenez des maîtres colons
pactisant avec les hérauts des grandes nations
qui vous interdirent de transmettre vos mots
et de rester familiers avec la pierre et les arbres
vous vous souvenez de leurs avides visées à tous
du fait d’armes de Monsieur Churchill en 1920
des bombes anglaises par avion sur les villages
et puis la bile de leurs charniers du gaz ypérite
sur Souleimaniye effaçant la senteur du tabac
et des jardins effaçant effaçant effaçant et vous
mouriez sans comprendre grand-mères écolières
et déjà la mémoire commençait à se forger oui
femmes qui vous souvenez des yeux brûlants
de vos ancêtres pendus sur les places publiques
femmes trahies femmes dépossédées
femmes aux larmes universelles
de deuil ou de colère

femmes d’histoire récente vous
qui vous souvenez mais au fait comment
pourrait-on oublier passer sous silence
le retour du gaz Halabja où l’une d’entre vous
en rue mourra la tempe du nouveau-né
dans la blouse la stridence anonyme au loin
et toutes les autres en que quelques minutes et
tous les autres villages et pendant les agonies
leurs visages noircissaient et tandis que vous
les enterriez le sang leur coulait encore du nez
ceux pourchassés dans les forêts et les champs
jusque dans les grottes dissimulées par les ronces
et les autres piétinés dans les camions vers où ?
pour ne plus revenir de la digestion du néant et
ceux du nord qui ne dénombrent plus les puits
enfouis sous la cendre ou les marques des chenilles
qui regardent leurs mains flétries isolés en cellule
et vous qui ne vouliez plus respirer cet air vicié-là
qui vous êtes retrouvées parfois avec mari parfois
sans dans une église attenant des pavés populaires
à Bruxelles refusant de manger nuque sur fresques
parce qu’à défaut de reconnaissance de vos vies
vous aviez décidé de décider de votre mort c’est là
sans se parler et cerné d’hostilité que j’ai pu
m’insérer dans votre sourire fatigué
vous rendant me mien

femmes que rien n’a anéanti
femmes inventant la laine femmes avocates
femmes journalistes bergères minces peintres
étudiantes simples paysannes et femmes peshmergas
poétesses et réfugiées gynécées noires dans les yeux
dans cette conjoncture de l’époque l’épreuve elle
rejaillit évidemment encore sur vous femmes
qui dans une hâte épouvantable n’avez pu emporter
qu’une couverture et une bouteille d’eau contraintes
de tout lâcher ombres de chair et de lin qui gravissez
les rocailles au-delà de la plaine de Sinjar bandages
autour des pieds sable sur les lèvres l’eau se fait rare
qui regardez passer la voiture des voisins transportant
leurs morts dans le coffre le bas des jambes éraflées
en dépasse heurte la route pour ne pas devoir laisser
les dépouilles aux fanatiques d’un dieu qui égorge et
viole et mutile comme tous les dieux frustrés femmes
qui marchez le désert dans le dos à travers la saison
de la désolation sous la lancinante coupole du soleil
résolues à continuer à préserver le refuge de vos corps
et vous femmes qui ripostez les mains sur le métal
l’œil décortiquant le paysage qui abrite les tueurs
le buste tendu et le visage offensif
résolues à continuer à préserver
le maintien pur de vos vies

femmes de terres subjugantes
la dureté du roc glissant dans du gris sablonneux
ruines de remparts incrustés dans l’abrupte ocre
au flanc duquel somnole un petit toit émaillé
sombres élévations roulant vers les brins clairs
où veille l’arbuste dans un filet jaune de rosiers
et sous le creux de la sente un carré de menthe et
disséminées sur les pentes clémentes les branches
des pommiers font tressaillir leurs taches vivantes
plus loin de noires crêtes râpent et entaillent le ciel
ridés par les inatteignables fossés des neiges
immobile la pierre dégringole aux rives du lac
revêtue d’orange brunâtre par le soleil changeant
brisé par la rapide caravane déchiquetée des ombres
que les nuages émettent à chacun de leurs passages
sous lesquels les vautours tracent des spirales
et le rocher anguleux s’affale vers le ruisseau
en deux versants d’un vert stimulant différent
terres tenaces et l’amitié de la montagne source
de fleuves antiques et des mythologies des ours
où aux abords d’un village dans une vague
de coquelicots un chien de berger est perché
sur ses rêves canins du moins c’est ainsi
qu’elles défilent dans l’imaginaire du poète
vos terres femmes alors qu’entre vous
c’est une étreinte mutuelle
terre femme

femmes qui vous démenez
femmes de mémoire précieuse
femmes qui vous emmenez

femmes aux doigts baignés d’églantines
femmes au port charnel précis
au rire qui supplante l’adversité
avec les variantes des teintes de vos yeux
qui s’étirent de bribes substituées au ciel
en passant par les strates du vert de l’eau
aux reflets des roches à midi au fond de l’été
et aux noisettes se détachant du crépuscule
et avec les mouvements immémoriaux
capturant le jeu des lumières du zénith
vous guidez le peigne lentement calmes
dans les subtiles densités de vos cheveux
femmes aux antipodes des mannequins
et poupées percées occidentales qui suintent
à travers les satellites que vous dédaignez
trop affairées à accueillir le sens des essences
des joies entêtantes qui vous sont dues
des émancipations que fomentent vos nuits
femmes aux pores discrètes en éveil telles
les lentes progressions des transes du daf
femmes parées et puis femmes dépouillées
nanties de l’histoire secrète de votre peau
qui vous emparez de votre voix qu’elle soit
des sonorités des brumes de la plainte où
du bref chuchotement intime qui obsède
par les destinations qu’il indique au moment
où il tarit destinations de vos aubes imprégnées
du temps que vous rythmez de vos tristesses
et des modulations de vos doigts
et de vos désirs obstinés

femmes jamais soumises à rien
étanches aux mosaïques de croyances et
de rites qui sont installés dans vos vallées
mais remplissant la cruche quand la soif
rampe vers le seuil indifférentes au dialecte
de ceux qui ont soif sous l’implacable soleil
ou engendrés par les entrailles carbonisées
de l’histoire femmes jamais soumises à rien
et sans haine envers les bourreaux pères et fils
car qui demeure dans la haine restera seul
avec sa pitoyable grimace et son pathos
vous femmes de mémoire amère
et puis vous femmes convalescentes
et vous qui vous initiez sans discontinuer
qui observez avec indulgence enjouée
les panoplies de maladresses des pères
et la virilité soi-disant détachée des frères
qui respirez avec l’élégante indépendance
de votre souffle l’odeur d’une terre revendiquée
et dont les silhouettes des mains enchantent l’air
vous qui connaissez la désuétude des frontières
depuis tellement longtemps écoutez
moi poète né de travers ajustant tant bien que mal
les lambeaux lyriques de ses intentions et qui
ne connais vos visages et votre démarche quasi que
de textes de photographies ou d’images filmées
je me permets de vous dire
à travers l’urgence de la poésie :
soyez contagieuses maintenant
car votre singularité vos corps
et l’utopie de vos pupilles participent avec
intransigeance aux seuls honneurs qui restent au monde.

août 14

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