C’était un matin, au début du printemps de 1991, le brouillard recouvrait les quartiers et les rues de la petite ville montagnarde. Cela faisait plusieurs jours que les habitants vivaient dans la joie, l’espoir et l’ivresse et se sentaient comme dans un rêve. Les villages et les villes de la région, tout à coup, se sentaient libres, les forces armées et les services de sécurité de l’Etat étaient enfin partis. Les rues étaient pleines de gens qui manifestaient leur bonheur, on se réunissait partout et des groupes de danseurs se formaient à chaque coin de rue. La neige commençait à fondre sur les montagnes et, avec le grésil, les nuages de la soumission étaient emportés par le vent, enfin c’est ce que tout le monde s’efforçait de croire.

Kûto était sorti de chez lui et marchait d’un pas plus vif que d’habitude. La brume, qui avait envahi les rues, empêchant qu’il soit reconnu par les passants, avant de s’en être rapproché à moins de quelques pas. Sa tête penchée sur l’épaule se balançait, sa main gauche était atrophiée, le bruit de ses pas, hésitants comme ceux des soldats débutant leur instruction, montaient et descendaient.

La petite ville, qui, autrefois, était pleine de coins de verdure et où les quartiers étaient si animés, croyait avoir retrouvé à nouveau dans cette atmosphère de brume ce qui avait été sa vie. L’époque où, à l’aurore, les paysans des environs, amenaient le bétail, le yogourt et le fromage quand les cloches accrochées au cou du bétail sonnaient agréablement semblait revenu. La guerre et surtout les combats ininterrompus avaient laissé des cicatrices à l’âme de la petite ville. Les premières blessures avaient été légères, mais au fur et à mesure que le commerce des armes, qu’elles viennent de l’Est ou de l’Ouest, avait pris de plus en plus d’importance, les blessures étaient devenus plus profondes et plus fatales.

Les guerres avaient ôté toute joie et tout bonheur aux habitants. Tous les villages des alentours avaient été détruits les uns après les autres. Les villageois avaient été arrêtés, tués ou s’étaient enfuis. On avait de moins en moins entendu le son des cloches et, un jour, il n’y eut plus un seul bruit. Les magasins se vidaient semaine après semaine, mais, malgré tout, le cœur de la ville continuait à battre. À l’aube, on entendait encore l’appel à la prière du mollah Ehmed, mais sa voix était de plus en plus faible. Pour Kûto, c’était sa voix qui annonçait le commencement de la journée. Sa mère me réveillait pour l’envoyer au centre de la ville. Sa première halte était à la mosquée, c’était là qu’il se lavait la figure et les mains avec l’eau du ruisseau qui longeait la mosquée, après il allait à la boulangerie de Mam Simko où un pain chaud l’attendait tous les matins. Ensuite, il allait au café de Mam Hema où on lui offrait un thé qu’il buvait dans un coin en mangeant son pain chaud.
     
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Dans la ville, il était connu et aimé par tous, grands et petits, même si des enfants turbulents l’embêtaient un peu ; d’ailleurs, quand cela se passait, des grands intervenaient et le libéraient. Parfois des chauffeurs s’amusaient à le taquiner et, après s’être un peu moqué de lui, on lui donnait quelques piécettes pour le consoler. Quand les chauffeurs étaient occupés, c’était lui qui essayait de les surprendre par une taquinerie, alors d’autres s’en amusaient et d’autres piécettes rejoignaient les premières. Bien entendu, les piécettes étaient moins nombreuses qu’avant, mais il n’était pas très préoccupé par l’argent, ce qui était le plus important pour lui, c’était d’arriver à se débrouiller jour après jour. Son père avait perdu la vie dans un combat contre l’armée au temps de la révolution menée par le mollah Mustafa Barzani. Il n’avait pas de frères, sa sœur s’était mariée, deux ans auparavant avec un paysan du village, ce qui depuis l’existait plus. Personne ne savait ce qu’elle était devenu. Etait-elle vivante ou morte ?

Ce matin là, Kûto n’avait pas l’air heureux. Il paraissait triste et anxieux. Quand sa mère l’avait réveillé, cela n’avait pas été comme d’habitude. Pour le réveiller, elle l’avait secoué tout excitée et lui avait dit : " Kûto, mon fils, vite, réveille-toi ! Je n’ai pas entendu ce matin l’appel à la prière de mollah Ehmed, si je ne me trompe pas, un malheur est arrivé !

Parvenu devant la cour de Syamend, le menuisier, il s’arrêta et regarda autour de lui. Ce matin, la belle Narîne n’était pas occupée à balayer. D’habitude devant la porte, la fille du menuisier le salivait et lui glissait un peu d’argent en lui disant : " Tiens, frère Kûto, achète deux chewing-gums, un pour toi et un pour moi. Qu’elle l’appelle " frère ", le décevait un peu, mais il savait que c’était par respect, de toute façon, pour lui, c’était un vrai bonheur d’entendre sa voix en commençant la journée. Aujourd’hui, il était triste, il ne l’avait pas vu devant la porte, il pensa frapper à l’huis de la maison, mais il n’osa pas. La brume n’était plus aussi dense, et il s’aperçut que cette zone du quartier était déserte, on n’entendait rien. Un sentiment poignant de tristesse et d’anxiété lui donnait envie de crier, mais il ne pouvait pas ! De toutes ses infirmités physiques, c’était le père : il ne pouvait pas crier ! Ce droit, il en était privé ! Quand la colère le prenait, il essayait de toutes ses forces de crier, mais c’était en vain…
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Comme chacun ici-bas, Kûto connaissait l’amour, mais personne, dans la ville, ne s’en rendait compte, pour eux, il n’était qu’un invalide. Seule sa mère savait que son fils malgré ses infirmités éprouvait les mêmes sentiments que les autres.

Il aimait les autres, il raffolait des fables, chansons et contes populaires. Aux fêtes de mariage, il mourait d’envie de participer aux danses comme les autres, mais à cause de son infirmité, il avait dû enterrer ses désirs et ses aspirations tout au fond de lui-même. Ah ! Comme il désirait montrer à Narîne combien il l’aimait ! Dans la profondeur de ses nuits, il rêvait de lui tenir la main, même si ce n’était qu’une fois, mais ni sa classe sociale ni ses handicaps ne lui permettaient de réaliser son désir. Sa foi en Dieu lui donnait l’espérance qu’un matin, il se réveillerait et se retrouverait jeune et sans infirmités, mais ce souhait il le gardait enfoui au fond de son cœur. Dieu n’avait pas été juste avec lui. Il avait vingt-cinq ans et jamais son corps n’avait touché celui d’une autre, une fois pourtant, un vieille veuve, derrière sa maison, sous un arbre et dans l’obscurité de la nuit, avait baissé sa culotte, mais avant qu’ils terminent, l’aboiement de quatre chiens du quartier, les avait surpris et affolée, la veuve l’avait repoussé avant qu’il ait pu jouir.

Si Dieu le lui avait permis, il aurait pu exprimer tout ce qu’il ressentait. Il aurait aimé être un chanteur connu, un barde entonnant les fables et les chants populaires. Il en avait appris beaucoup par cœur. Tout au long des soirées d’hiver quand on se rassemblait chez Mam Aram. Il se tenait au courant de toutes les festivités organisées dans la ville. Mam Aram était très content de sa présence assidue et Kûto en était aux anges. Parfois, il en voulait à Dieu qui n’écoutait pas ses prières incessantes : " Je ne t’ai jamais fait de mal, mon Dieu, pourquoi sui-je puni à cause de la méchanceté des autres ? ". C’était une conversation entre Dieu et lui.
Kûto était un grand patriote. Il avait même une fois donné toutes ses pièces d’argent aux " peshmerga "(*) qu’il croisait chez Aram où on récitait des poèmes. La vue de l’uniforme des peshmerga, la kalachnikov accroché à leurs épaules, le revolver et la cartouchière sur le dos le rendait fou de joie. Il brûlait d’envie de les toucher, mais il n’osait pas, il avait peur qu’on se moque de lui. Une nuit Kûto avait fait un rêve : monté sur un cheval blanc, le kalachnikov à l’épaule, en compagnie des peshmerga, il galopait et traversait un vallée couverte de prairies. Tout excité, il courut vers sa mère pour lui expliquer son rêve, mais il n’arrivait à le lui faire comprendre. Il en était si triste qu’il se mit à pleurer.

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Quand Kûto est arrivé au centre de la ville, il entendit la voix de sa mère qui courait derrière lui en l’appelant. Autour d’elle, un groupes de femmes et d’enfants se ruait dans sa direction. Quand sa mère essoufflée parvint à le rejoindre, elle put à peine murmurer : " Fuis, Kûto, fuis, ils lancent des bombes chimique ". Kûto resta immobile. Cette nouvelle l’avait atteint comme un coup de poing, mais, très vite, il s’était senti libre de toute peur. Il essaya de dire à sa mère même si les mots ne sortaient pas : " Va-t-en, ma mère, moi, je ne quitte pas cette ville, c’est ici que j’accepte mon destin ". Sa mère avait beau le secouer, le frapper, l’injurier, il n’a pas bougé. Un vieil homme qui avait vu la scène l’apostropha : " Mon fils, écoute ton oncle, souviens-toi de ce qui s’est passé à Halabja, il y a trois ans ! Plus de cinq mille personnes ont été gazées par les armes chimiques. Ne t’entête pas et pars de cette ville, pense à ta vieille mère ". Kûto tourna la tête, mais il ne bougea pas. Le vieil homme les a laissés et  continué son chemin. La mère sanglotait mais tout au fond de son cœur elle était fière de son fils.

Le soleil avait commencé à décliner à l’horizon et la brume s’était dissipée. Main dans la main, Kûto et sa mère sont rentrés à pas lents à la maison.
Quand ils sont passés devant la maison de Syamend, le menuisier, Kûto se rappela qu’aujourd’hui, il n’avait pas dans sa poche un chewing-gum pour Narîn et c’est à ce moment là qu’à l’autre bout de la rue, un tank démarra et se dirigea dans leur direction, ils l’avaient à peine aperçu qu’ils ont entendu le tiraillement des mitraillettes et vu les balles qui pleuvaient sur eux. Leurs mains s’étaient détachées, et chacun s’est retrouvé séparé. Il a rampé jusqu’à sa mère et lui a repris la main. Avant de perdre conscience, il avait l’impression que c’était la main de Narîne qu’il tenait. Il était enfin libéré de toutes ses infirmités et se trouvait sur une colline verdoyante. Narîne était assise à ses côtés. La patrie qu’il aimait tant n’était plus en guerre, elle ne subissait plus l’injustice, elle était sereine et paradisiaque !

(*) Peshmerga : nom des combattants kurdes d’Irak – Il signifie " ceux qui regardent la mort en face ".

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