Toutes les coalitions, actions policières ou interventions armées pour lutter contre le jihadisme seront vaines si les musulmans ne mènent pas une nouvelle bataille des idées, s’écartant de l’islam politique et de l’islam piétiste rigoriste. Hélas, elle est loin.

La déclaration du califat par l’Etat islamique et les agissements de ce mouvement font peur, même s’ils ressemblent aux actions de bien d’autres groupes jihadistes. La capacité d’attraction de ce mouvement pour des musulmans arabes, européens et d’autres pays inquiète. Même les Saoudiens s’en préoccupent un peu comme des apprentis sorciers qui verraient apparaître des monstres sortis de leur tour de magie.

Depuis les années 1970, des groupes jihadistes émergent, sont défaits, resurgissent au sein de l’islam sunnite. Leurs noms diffèrent : Anathème et retraite, Jeunesses islamiques, Groupe islamique armé, Al Qaïda, Boko Haram, Etat islamique, en passant par bien d’autres disséminés partout dans le monde musulman. Ces mouvements ne surgissent pas de rien. Ils ne sont pas seulement le résultat de réactions à des frustrations sociales comme l’interprètent souvent des analystes. Tout comme ils ne sont pas seulement à comprendre comme des déviations de l’islam : le jihadisme contemporain qui se développe depuis quarante ans a bien ses matrices intellectuelles inscrites au cœur même de l’islam contemporain. Ce n’est pas l’islam comme tel, mais c’est la double version, celle politique et celle rigoriste morale de l’islam qui constitue le bouillon de culture de la pensée et de l’action jihadiste.

La vision politique de l’islam, dont les Frères musulmans sont une des composantes, s’est enthousiasmée depuis les années 1930 par l’idée qu’un Etat musulman ferait revivre l’islam et le monde musulman. Cette idée était d’autant plus enthousiasmante qu’à l’époque les pays musulmans étaient largement colonisés et que l’empire ottoman qui restait l’emblème d’une certaine unité de l’islam sunnite venait d’être liquidé par la mise en place de l’Etat turc de Mustafa Kemal. Cet Etat islamique aurait été l’actualisation moderne de l’expérience du prophète Muhammad qui, à Médine, avait donné naissance à une société qu’il avait gouvernée.

D’autre part, une deuxième matrice du jihadisme provient de mouvements qui visent à revigorer par un piétisme rigoriste, le respect des rites et des normes morales (notamment en matière de gestions de la sexualité), suivant à la lettre des préceptes fondateurs contenus dans les textes du Coran et de la tradition du Prophète. Par ce biais, naîtrait une société musulmane pure qui serait nécessairement gouvernée par des gouvernants purifiés. Ce sont les courants dits “salafistes” ou autres mouvements semblables. Les Saoudiens en ont été les propagateurs attitrés… mais il n’est évidemment pas question de sanctions à leur égard. Que du contraire, ils sont courtisés par des hommes d’affaires et des missions économiques de tout pays.

L’islam politique peut devenir une matrice directe du jihadisme, car il s’agit d’une pensée directement immergée dans le politique. Malgré toutes les évolutions, l’islam politique reste bloqué dans sa pensée : en posant l’exigence d’un Etat islamique à atteindre à plus ou moins longue échéance, cette pensée est incapable de se confronter à la réalité plurielle des sociétés contemporaines. Elle est incapable de définir l’Etat à partir de catégories universelles sécularisées, celles d’individu et de citoyen. D’autre part, la matrice piétiste rigoriste, liée au rite et à la morale, maintient qu’une société n’est viable que conforme à ces hautes exigences. La quête d’une société purifiée selon ces normes, comme idéal absolu, et la disqualification de tout autre principe d’organisation sociale, peut amener certains adeptes à penser que la seule manière de la réaliser est de passer par un combat armé.

Ces deux matrices sont des “utopies rétrospectives” : elles pensent les sociétés d’aujourd’hui et de l’avenir comme une répétition de la société (imaginée) du temps du Prophète. Incapables de se penser dans une société en changement, elles ne peuvent qu’imposer le modèle de leur utopie passée. Précisons : ces deux grandes matrices ne prêchent pas dans leur ensemble le jihadisme, elles s’y opposent même dans leur ensemble. Seules des fractions minoritaires de ces mouvements dérivent vers le jihadisme. Mais ces deux courants alimentent le terreau des idées, des visions du monde, du cadrage de la pensée Gesluierde vrouwend’où naîtront les idées jihadistes.

Le drame du monde musulman sunnite contemporain est que depuis quarante ans, ces deux courants de l’islam ont percolé dans la culture musulmane savante et des croyants ordinaires. Elles ont saturé l’espace du sens musulman, y compris parmi les musulmans européens. Les autres voix de l’islam ne sont devenues inaudibles. Souvent des prédicateurs ou des adeptes adhèrent à ces visions et préceptes sans s’en rendre compte, en pensant que c’est cela l’islam. Les jeunes générations ont été socialisées à cet islam-là et pensent que cet islam-là est l’islam tout court. D’autres visions historiques de l’islam – celui mystique ou celui modérément politique et traditionnel, comme le modèle marocain – n’ont pas la capacité de concurrencer la force de ces deux courants. Et les mouvements prospectifs qui souhaitent un renouvellement de la pensée sont minorisés et délégitimées.

Les musulmans, continuant à dire comme ils le font souvent que le “jihadisme n’est pas l’islam”, ou qu’il est une “déviance de l’islam” – donc quelque chose d’externe à l’islam contemporain, une dérive – évitent de s’interroger de manière critique sur leur propre pensée. Or tant que les musulmans ne se libéreront pas de cette double chape de plomb (politique et piétiste rigoriste) et n’oseront pas interpréter leurs textes et l’histoire fondatrice, ce jihadisme continuera à s’alimenter dans le monde musulman contemporain, y compris en Europe. Certes, la lutte contre le radicalisme passe par l’action policière et la défense armée. Mais on a beau réaliser toutes les coalitions possibles pour lutter contre le jihadisme, cela restera inutile, voire contre-productif si les musulmans ne mènent pas une nouvelle bataille des idées. Hélas, elle est loin. Les voix dissonantes face à la double chape de plomb sont rares et peinent à se faire entendre ou à trouver une légitimité. Il faudra des décennies de travail intellectuel pour renverser la domination de ces courants de pensée. Autant s’activer aujourd’hui.
*Professeur émérite de l’UCL et membre de l’Académie royale de Belgique
La Libre Belgique, 10 septembre 2014

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