Le soir après le premier jour d’école passé à Al Garbiye, je rêvai d’une multitude de livres, je rêvai que je devenais écrivain, que je devenais un écrivain très riche avec un grand  harem. Je ne voulais pas être à la traine par rapport à ces garçons qui parlaient de revues, de télévisions, de téléphones et de voitures. À la fin du deuxième jour, après que tout le monde soit reparti en voiture, je me dirigeai vers l’arrêt de bus. Arrivé à la hauteur du kiosque à journaux, j’entendis à nouveau des voix m’appeler par mon nom. Je regardai. Les livres et les revues dansaient autour du kiosque et murmuraient : " Emmène-nous, mon garçon, emmène-nous, viens, emmène-nous ". Je m’approchai discrètement des revues, le souffle court. Je pris une revue en main, la caressa, sentis son odeur puis la remis en place. Les premiers jours, le libraire ne s’offensa pas de me voir lire sans rien lui acheter, mais la deuxième semaine, il me mit en garde et il me chassa. Mais j’étais déjà accro aux histoires passionnantes, surtout celles de Sherlock Holmes, et je fus contraint de glisser des revues dans mon cartable pour les lire à la maison. J’appelais ça un emprunt clandestin, emprunt qui était plus facile que de ramener les choses empruntées, car je ne pouvais pas me permettre de voler parce que je savais combien il était difficile de gagner de l’argent. En effet, tous les matins, je me levais à deux heures et je me rendais à la boulangerie, dans le centre de Bagdad, où je devais d’abord préparer de la pâte, la rouler dans la graisse, la dérouler, râper du fromage et le déposer sur la pâte, cuire et les apporter au marché. Là, je me mettais à crier à pleins poumons : " Délicieux pains chauds au fromage, bien chauds. " En une heure, je vendais tout et après cela, je pouvais me rendre avant huit heures à l’école. Pour voir les programmes télé, j’avais imaginé une solution : le salon de thé. Luay et d’autres garçons avaient parlé de Zorro, que c’était un sauveur masqué qui arrivait toujours à temps. La première fois que je me suis rendu au salon de thé pour voir Zorro fit mouche. Avant même que le feuilleton ne commence, deux homme s’empoignèrent, ce qui dégénéra en une énorme bagarre générale. Les chaises et les tables volèrent au-dessus de ma tête. J’ai vu une main serrer  une gorge comme un étau, les veines se gonflèrent, un poing heurta de front une bouche avec une moustache et du sang gicla. Mon chemisier blanc fut tâché de rouge. Arrivé chez moi, je trouvai une dent cassée dans ma poche de poitrine qui, heureusement, ne m’appartenait pas. Le jour suivant, je demandai à mon camarade de classe Luay, qui avait encore des traces de crème fraîche sur ses lèvres roses, comment s’était passé Zorro. " Pourquoi n’as-tu pas regardé toi-même puisque tu as une télévision chez toi ", demanda-t-il, bourru. " Ce n’était pas possible, il y avait une guerre dans le quartier, il y a eu des coups de feu et des morts. Quand la police a eu la situation sous contrôle, c’était trop tard pour Zorro ", lui dis-je, étonné de cette histoire inventée à brûle-pourpoint. " Mais qu’est-ce que ça à voir avec la guerre, cela ne t’empêchait pas de regarder la télévision ", dit-il, hésitant. " Personne ne pouvait regarder la télé parce que la centrale électrique était touchée et que tout le quartier était sans électricité. " Il ne posa plus de questions et me regarda avec incrédulité et trouvait ça génial que j’ai vécu quelque chose comme ça. Il me raconta l’épisode de Zorro dans les moindres détails. Je trouvai que c’était ennuyant. La bagarre dans le salon de thé était tangible, était authentique. Je n’osai pas lui raconter le sang sur mes habits et la dent dans ma poche – même si j’en mourrais d’envie – pour ne pas éveiller les soupçons. Grâce à la lecture de livres et de revues, j’acquis de l’énergie et de la fantaisie, je pouvais discuter avec mes compagnons d’école. Il m’arrivait parfois de bluffer, je créais des auteurs et des noms de titres inexistants et j’improvisais librement. C’était agréable de distiller la confusion et le doute chez mes camarades de classe, surtout chez Luay. Pour le journal mural de l’école, j’écrivis, sous un pseudonyme, l’histoire d’un pauvre garçon qui se cachait, roulait clandestinement, dormait et surtout regardait les jambes nues des femmes et des jeunes filles sous l’escalier d’un bus à impériale. Je donnai une issue fatale à l’histoire. Alors que, épuisé, le garçon descend du bus sans faire attention, il se fait écraser par une Mercedes noire. Dans la Mercedes noire est assis son camarade de classe aux côtés de son père. Le garçon, gravement blessé, est conduit à l’hôpital avec la Mercedes mais il meurt dans la voiture, sa tête posée sur les genoux de son camarade. Ces derniers mots furent : " Mon souhait ultime était de pouvoir rouler un jour dans une Mercedes, maintenant que c’est fait, je peux partir en paix. Dis à mes parents que je suis mort heureux. " L’auteur de cette histoire fut l’objet d’intenses spéculations.
Au cours d’une leçon, Luay me glissa un morceau de papier sur lequel il était écrit : " Je suis sûr que c’est toi l’écrivain anonyme. " Je lui répondis : " Je suis sûr que ce n’est pas moi mais je te remercie pour le compliment. "

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