Il n’est pas de semaine sans que des actualités tragiques nous rappellent le problème kurde. Ce peuple important, peuplant l’Asie Mineure depuis trois mille ans, a été écartelé au traité de Lausanne en 1923.
Les Kurdes étaient déjà divisés, depuis des siècles, entre l’empire ottoman et l’empire perse, ceux-ci les avaient utilisés comme mercenaires au gré de leurs besoins mais leur avaient laissé une certaine autonomie.
C’est au 19e siècle que s’éveilla le sentiment national dans plusieurs régions du monde et ce fut également le cas des Kurdes, certes ce n’était qu’un balbutiement mais il allait, cependant, s’affirmer au début du 20e siècle. C’est ce siècle qui avait été porteur d’espérance avec l’instauration de la S.D.N. et plus tard de l’O.N.U. qui va mettre un terme à leurs espoirs d’avoir enfin un Etat, un Kurdistan libre. Rappelons que ce terme Kurdistan apparaît dès le 12e siècle sous les Seljukides. Sans tenir aucun compte des limites géographiques naturelles du territoire peuplé de Kurdes et qui forme un tout homogène, le traité de Lausanne va, en 1923, partager le Kurdistan ottoman en trois parties. Cela malgré les promesses du traité de Sèvres de 1920 qui prévoyait la création d’un Etat kurde indépendant.
Que s’était-il passé en trois ans pour que les pays vainqueurs de la première guerre mondiale renient leurs promesses? En fait, les Occidentaux s’étaient fiés aux belles déclarations démocratiques d’un Mustapha Kemal, fondateur d’une Turquie moderne, il fut d’ailleurs tellement éloquent et persuasif que même les responsables kurdes crurent en lui. Rappelons, cependant, par souci de vérité que, de toutes façons, la France et l’Angleterre s’étaient déjà mises d’accord en 1916, au traité de Sykes-Picot, dans lequel elles s’étaient partagé le gâteau en prévision d’un démembrement inéluctable de l’empire ottoman. A Lausanne, on oublie même de prévoir pour les Kurdes les mêmes garanties de protection des libertés individuelles que celles prévues pour les minorités chrétiennes.
Le territoire kurde ottoman fut donc partagé entre la Turquie qui en conserva la majeure partie, l’Irak et la Syrie. L’Irak qui recevait les ressources pétrolières de Mossoul et Kirkuk se retrouvait dans la sphère d’influence britannique, la Syrie tombait dans la sphère française. Le décor du drame était mis en place.
Les conséquences de ces partages sont que vingt six millions de Kurdes n’ont pas le droit de se gouverner eux-mêmes. Plus grave, leur langue n’est pas enseignée, leur culture est niée et ils sont menacés d’acculturation et d’assimilation. En Turquie, leur spécificité était jusqu’à tout récemment carrément niée puisqu’on les appelait " Turcs des Montagnes" et ce n’est que sous la pression de l’Union Européenne qu’une légère amélioration est en vue.
Lors du partage, dans ce 20e siècle qui se vantait de respecter les droits nationaux, on ne tint aucun compte du fait que linguistiquement et ethniquement, le peuple kurde n’avait aucun lien ni avec les Turcs ni avec les Arabes. Leur seul point commun était l’appartenance à l’Islam et encore!
Un drame plus profond encore se profilait, jouets de l’histoire, ils étaient en passe de devenir orphelins de leur passé, noyés qu’ils étaient dans des Etats souvent ultra-nationalistes qui niaient leur réalité, leur spécificité et même leur existence. Un devoir essentiel pour eux est de ne pas perdre leurs racines et quelquefois même de les retrouver pour continuer à exister en tant que peuple et éviter l’assimilation pure et simple. Un peuple qui perd son passé peut difficilement se construire un avenir.
La première question que se pose un peuple est de savoir d’où il vient? Qui sont ces Kurdes? Pour établir l’origine d’un peuple, on se base sur des critères tels que son nom, sa langue, ses caractéristiques morphologiques, sans d’ailleurs que ce dernier point ait une valeur absolue puisqu’il est indéniable que la grande majorité des peuples sont plus ou moins métissés et c’est une constante qui remonte à des temps immémoriaux.
Linguistiquement, il n’y a aucun doute, les Kurdes parlent plusieurs langues, toutes apparentées, dont les principales sont le Kurmandji et le Sourani. Ces langues appartiennent au groupe iranien de l’Ouest. Les Iraniens sont une branche des Indo-Aryens eux-mêmes faisant partie des Indo-Européens.
Quelles sont les origines des Indo-Européens? Leur berceau, selon les dernières théories qui ne sont pas irréfutables mais semblent confirmées par les récentes découvertes archéologiques dans la région du Kouban, se situe dans la steppe eurasienne qui s’étend du Dniepr jusqu’au-delà de la Caspienne au Kazakhstan actuel.
Suite aux conditions climatiques qui se succédèrent à la fin de la dernière glaciation, celle de Würm, en 10000 av. J.C., la steppe connut une période climatologique bénéfique. Riche en fourrage, elle permit aux grands pasteurs nomades qui la parcouraient de connaître une expansion démographique assez forte. Cette steppe nourricière va devenir un réservoir de populations qui excédentaires en période de sécheresse devront émigrer.
Dès le 3ème millénaire av. J.C., ils ont, non seulement, domestiqué le cheval mais, en plus, ils connaissent la roue à rayons. Ils semblent aussi être les premiers avec les Caucasiens à maîtriser la métallurgie du fer. Belliqueux, ils sont de rudes cavaliers et seront craints des populations sédentaires plus pacifiques.
Leurs langues dites indo-européennes ont en commun leur structure (mélange de langue agglutinante et à flexion), leur grammaire de base. Les divers groupes qui les constituent ont, en commun, suffisamment de racines de mots, reprenant des concepts de base, pour supposer l’existence d’une langue mère commune avant la séparation en deux groupes, le groupe "Kentum" et le groupe "Satem" dans lequel se retrouvent les langues kurdes.
Pour rejoindre l’Asie Mineure et le Moyen-Orient, ils vont utiliser trois voies de pénétration: le Bosphore en contournant la mer Noire par l’Ouest, le Caucase en longeant soit la mer Noire soit la Caspienne et, troisième voie, en passant à l’est de la Caspienne pour descendre vers le plateau iranien. Certains d’entre eux vont continuer leur migration jusqu’aux Indes où ils vont repousser les Dravidiens vers le sud du sous-continent indien.
Les premiers arrivés en Asie Mineure vers 2400 av. J.C. sont les Luwites, suivis deux ou trois siècles plus tard par les "Hittites" (Nésites) qui font partie du groupe "Kentum".
Dès 1400 av. J.C. (époque présumée), un groupe d’Aryens parmi lesquels figure la branche médo-perse pénètre en Iran à partir du nord-est et se dirige progressivement vers l’ouest. Ces tribus vont passer du nomadisme au semi-nomadisme et certaines vont devenir sédentaires.
Dans ce groupe s’il est utile de parler plus précisément des Mèdes et des Perses, il ne faut pas oublier de parler des Parthes et des Scythes (Saka) et naturellement des Kurdes.
Les Mèdes ou Mada (le peuple des hordes)
Parmi ces Aryens, les Mèdes sont les premiers qui s’affirment historiquement parlant au Moyen-Orient. La première mention à leur sujet dans l’Histoire se trouve sur une tablette assyrienne datant de 843 av. J.C. et évoquant un pays "Parsua" situé dans la partie orientale du Kurdistan actuel où vingt sept chefs règnent sur vingt sept états peuplés de gens appelés "Madaï", en -834, les troupes assyriennes vont pénétrer dans ce territoire. Ces Mèdes viennent de l’Ouzbékistan actuel. Après avoir séjourné près du lac d’Ourmia, ils arrivèrent et s’installèrent dans la région à l’époque peu peuplée de ce qui deviendra Ecbatane (carrefour des chemins) l’actuelle Hamadhan et se mirent à cultiver la terre tout en restant éleveurs. C’est au contact des Mèdes que les Assyriens vont apprendre l’art de la cavalerie, les chevaux mèdes seront très demandés et payés à prix d’or, avec eux nous entrons dans le monde des guerriers cavaliers qui, des siècles durant, vont dominer ces territoires.
Les Mèdes tiraient leur vigueur d’une vie simple et frugale. Après avoir été agressés et envahis plusieurs fois par les Assyriens, ils s’endurcirent et apprirent l’art de la guerre. Leur roi Cyaxare détruisit Ninive en -612, après ce coup d’éclat, il va conquérir toute l’Asie Occidentale et atteindre les portes de Sardes, à l’ouest de l’Anatolie. La conquête de l’Assyrie ne donnera pas lieu à des massacres du peuple vaincu, celui-ci restera sur place et s’iranisera progressivement. Une génération après sa mort, sous Astyage, le débauché, l’empire s’effondre. Cet empire n’a pas eu le temps de développer une civilisation propre mais il va servir de prélude à l’empire perse.
Les Mèdes n’ont laissé aucune trace écrite dans leur langue. Le gouvernement mède a des archives mais elles sont écrites en araméen. On ne connaît de la langue mède que quelques transcriptions d’Hérodote et quelques mots retrouvés dans le vieux perse.
C’est Cyrus II, le Perse, qui va se révolter contre eux et défaire Astyage, la Médie devient sujette de la Perse et les Mèdes vont l’accepter sans révolte.
Les Perses
C’est avec Cyrus II et la dynastie des Achéménides que va commencer la gloire des Perses qui va durer de 558 à 334 av. J.C.. Dignes successeurs des Mèdes, ils vont faire triompher la culture aryenne. Leur empire immense s’étendant de la côte ionienne jusqu’à l’Afghanistan et l’Indus, va être organisé par Darius 1er. Celui-ci va légiférer, créer la darique (monnaie en or), développer les voies de communication (ébauche du canal de Suez). Grand bâtisseur, il va fonder Persépolis, la nouvelle Suse et Pasargades. Quand on visite Persépolis, on est frappé par les bas-reliefs du Palais qui représentent les défilés des peuples conquis comprenant des Indo-Aryens, des Sémites, des Asianiques et des Africains. L’administration centrale utilise des satrapes qui gèrent les provinces, mais malgré cette énorme puissance, jamais ils n’arriveront à dominer complètement quelques tribus montagnardes qui n’accepteront jamais la sujétion, parmi ces tribus, on dénombre les Ouxiens, les Cosséens et les Kardouques dont on parlera plus loin.
On ne peut pas parler des Perses sans donner un aperçu de leur art, une très harmonieuse symbiose des différentes tendances qui s’étaient manifestées au Moyen-Orient.
Pour édifier et décorer ses vastes palais, Darius va faire venir des artisans, ceux qu’on appelle "kurtas", de toutes les provinces de l’empire. Ce sont ces artistes qui vont créer une synthèse originale des toutes les influences qui ont précédé. Leur art le plus accompli se manifestera dans les représentations des animaux ce qui les rapproche de l’art scythe.
Sur le plan religieux, ils vont adopter la réforme de Zoroastre qui va très longuement influencer toutes les manifestations religieuses des populations aryennes de la région et dont on trouve encore des traces dans certaines croyances kurdes. Rappelons qu’il y a encore des zoroastriens en Iran et surtout aux Indes ( les Parsis ).
Les Parthes
Après l’interruption provoquée par la victoire d’Alexandre de Macédoine et l’installation de la dynastie des Séleucides, on voit le retour au pouvoir dans ces régions des Aryens, représentés par les Parthes (rameau scythe). On a peu de sources écrites sur eux à part l’historiographie gréco-latine. Ils arrivent dans les régions qui nous préoccupent dans la première moitié du troisième siècle av. J.C. et viennent de la mer d’Aral. Ils s’installent dans ce qu’il convient d’appeler la "Parthie", située à l’ouest de la Bactriane, on les appelle Parnes (ou Aparnes). Le véritable fondateur de leur empire est Mithridate 1er (171-138) qui va s’emparer de la Médie et entrer à Séleucie où il est reconnu roi. Il fonde la dynastie des Arsacides. Les Parthes vont conquérir l’Hyrcanie, la Babylonie, l’Assyrie, l’Elymaïde et peut-être la Perside. Des dynasties arsacides vont gouverner de nombreuses régions du Kurdistan actuel dont l’Adiabène (Irbil). Une de leurs reines, Hélène, va se convertir au judaïsme et serait enterrée à Jérusalem.
Les Parthes vont favoriser les échanges commerciaux, c’est eux qui vont développer Palmyre, l’oasis mythique, la grande ville caravanière située au carrefour des routes du désert. C’est à leur époque que la route de la soie prend toute son importance et que s’établissent des relations avec la Chine.
Leur système politique est cependant entaché d’une grande faiblesse, le manque de centralisation du pouvoir monarchique qui de plus n’est pas héréditaire, ils ont assez curieusement le même système que les Hittites et le roi est, en fait, élu par les grands.
Sur le plan religieux, c’est le vieux culte indo-aryen du feu qui semble prépondérant ainsi que le culte de Mithra. Leur langue est le parthava dont dérive le pehlevi.
Les Scythes de l’Ouest
Les Scythes de l’Ouest, également iranophones sont communément classés comme des Indo-Aryens même s’ils ne paraissent pas avoir une grande homogénéité ethnique. Dès le 8e siècle av. J.C., ils vont exercer des ravages dans les divers royaumes du Moyen-Orient et y laisseront des souvenirs apocalyptiques. Chassés par les Mèdes en 611 av. J.C., ils se retireront au nord du Caucase, en Crimée où ils vont se sédentariser et se mettre à cultiver tout en continuant leurs incursions pillardes. Ils vont finir par disparaître en se fondant avec d’autres ethnies au début de notre ère.
Les origines des Kurdes
Ce panorama des diverses populations aryennes installées au Moyen-Orient était nécessaire pour mieux comprendre les diverses théories sur les Kurdes et leurs racines ethniques. Sont-ils des Aryens comme leurs langues le font supposer ou ont-ils une autre origine?
La certitude linguistique, en effet, ne suffit pas, il est de nombreux exemples de peuples ayant adopté une langue d’un groupe linguistique qui n’était pas le leur au départ, c’est le cas des Roumains, descendants des Gètes et des Daces, latinisés après seulement un siècle d’occupation romaine. C’est le cas des Bulgares, tribu turque slavisée.
La controverse sur les origines ethniques des Kurdes peut paraître étonnante car d’où provient cette méconnaissance, la plupart des peuples connaissent leurs origines. On peut penser que c’est une des conséquences de l’absence d’Etat, de véritable Nation. Une nation qui se forme a pour premier objectif de déterminer ses racines, ne fut-ce que pour justifier son existence. De plus, cette recherche n’a pas passionné grand monde et les spécialistes orientalistes ou linguistes ont mis du temps à s’intéresser aux Kurdes.
Ce n’est qu’au 18e siècle que l’on se pencha sur ce peuple à part dont les coutumes et les habitudes étaient différentes des peuples environnants.
Ils faisaient partie des dernières populations indo-aryennes à pratiquer massivement le nomadisme. Leurs usages et leur façon de vivre qui semblaient immuables depuis des siècles commençaient à intéresser les Occidentaux en mal d’exotisme. Les missionnaires, aussi, essayaient de les approcher, d’ailleurs le premier ouvrage sur la grammaire kurde accompagné d’un lexique parut en 1787 à Rome était l’oeuvre d’un missionnaire dominicain: Maurizio Garzoni.
Au cours du 19e siècle, l’intérêt vis-à-vis de ce peuple "original" s’accrut mais il faut reconnaître que ce sont les Russes qui dès l’époque des Tsars effectueront l’essentiel des recherches à leur sujet, intérêt soutenu qui allait continuer pendant l’époque soviétique et qui provoqua même la création d’un Institut de Kurdologie à Moscou. Il faut préciser que les Kurdes nomadisaient depuis des siècles dans certains pays du Caucase soviétique à savoir la Géorgie, l’Arménie transcaucasienne et l’Azerbaïdjan.
Sur les origines du peuple kurde, la première théorie, longtemps admise, fut d’en faire les descendants des Kardouques dont Xénophon parle dans l’Anabase (la retraite des Dix Mille) en 401-400 av. J.C. et qui peuplaient les vallées supérieures de l’Euphrate et de l’Araxe. Beaucoup de caractéristiques géographiques et de comportement relevées par les auteurs grecs et latins justifient cette théorie, en effet on y parle de montagnards farouchement indépendants, très braves et belliqueux habitant le Kurdistan actuel. A l’appui de cette théorie, citons Xénophon et les autres auteurs. Xénophon, dans l’Anabase, raconte: " Les Kardouques n’obéissent pas au roi, ils sont ennemis du roi et libres", plus loin, " une immense armée perse (dix myriades) fut anéantie lors d’une campagne menée contre les Kardouques" et toujours à leurs propos, "quand ils vivaient en paix avec le satrape de la plaine, il existait des relations réciproques entre les deux contrées".
Selon Arrien et Hérodote, les Kardouques fournissent des contingents aux armées royales lors de grandes campagnes et cela à titre de mercenaires royaux, ce qui veut dire qu’ils exigent d’être payés.
Strabon et Quinte-Curce les citent parmi les peuples brigands et belliqueux qui exigent des tributs du Grand Roi pour le laisser tranquille. Diodore de Sicile, quant à lui, rappelle que les Grecs retournant en Ionie furent abandonnés aux abords du pays des Kardouques, les Perses étant persuadés qu’ils ne pourraient pas échapper aux attaques de ces populations montagnardes.
Certains linguistes anthropologues, surtout allemands réfutent cette théorie dans la mesure où, selon eux, les formes "Kurde" et "Kardou" ne peuvent avoir la même racine, il semble pourtant que si on prend les formes sémitiques soit Kard en araméen et Akrad en arabe du mot Kurde au pluriel, nous retombons sur la même racine consonantique que "Kardou" ce qui légitime l’appartenance linguistique. Quant à la Gordyène, région d’habitat kurde, elle était appelée Beth Kardu en syriaque. A cela s’ajoute un autre argument linguistique qui fera plaisir aux Kurdes, en akkado-assyrien Kardou veut dire homme fort, héros.
Par contre, un spécialiste allemand de l’histoire orientale, le professeur Lehmann-Haupt voit dans les Kardouques les ancêtres des Géorgiens-Kartvéliens (les Ibères) qui immigrèrent relativement tard dans leur région actuelle, on parle du 5e siècle av. J.C..Pour Lehmann-Haupt, les Kurdes iraniens n’arrivèrent que beaucoup plus tardivement dans cette zone territoriale. Pour le savant russe, N.J. Marr, spécialiste japhétique, certains éléments kartvéliens, auraient pu rester sur place et se mêler aux nouveaux arrivants d’origine iranienne. Cela justifierait l’existence dans la langue kurde de certains mots qualifiés de japhétiques par le même linguiste à savoir des mots proches du géorgien. Pour le professeur Marr, les Kurdes auraient donc des origines autochtones japhétiques et auraient simplement abandonné leur langue originelle pour adopter une langue aryenne. Ce qui frappe ce savant, dans le peuple kurde, c’est l’inchangeabilité de leurs moeurs qui, selon lui, indiquerait la stabilité de leur habitat aux cours des siècles. Marr, devant de toutes façons expliquer le passage d’une langue asianique à une langue aryenne, est obligé de suggérer une filiation médique en faisant fusionner les populations autochtones avec des tribus aryennes voisines au parler médique, il suggère également qu’ils s’agiraient des Mardes qu’il a tendance à confondre avec les Mèdes mais il paraît opportun de rappeler à ce sujet que sur les inscriptions achéménides représentant ou citant les peuples soumis au Grand Roi, les Mèdes et les Mardes sont mis séparément et n’exercent pas les mêmes prérogatives dans le monde achéménide. Les Mardes, sous les Achéménides habitent au sud-est de la Caspienne dans le Mazandéran, donc plus à l’Est que le Kurdistan et il est communément admis que les habitants actuels de cette région en sont les descendants. Par contre, on retrouve dans les textes arméniens entre autres au 10e siècle, une région à l’est du lac de Van qui s’appelle le Mardastan. Il est donc possible que la tribu des Mardes se soit divisée et que l’une de ses branches ait migré vers l’Ouest.
On peut conclure donc en disant que la filiation des Kardouques avec les Kurdes n’est pas totalement désavouée par la théorie japhétique et que ce serait plutôt la filiation des Kardouques avec les Japhétiques qui est en discussion.
Parmi les ethnies qui ont pu servir à former le peuple kurde, il paraît judicieux de signaler que le plateau kurde, anciennement arménien, a servi de territoire, entre le 9e et le 6e siècle av. J.C. au royaume des Khaldes (Ourartou pour les Assyriens, c’est d’ailleurs le terme Ourartou qui donnera Ararat). On sait peu de choses sur les Khaldes (à ne pas confondre avec les Chaldéens) et leurs origines ethniques sont également controversées. Les représentations assyriennes les montrent relevant de deux types ethnologiques différents, ils portent cependant des bottes à poulaine ce qui pourrait les rapprocher des Hittites dont ils ont souvent le type prognathique, on ne peut pas découvrir chez eux la moindre trace d’arianisme, leur langue, en tous cas, n’est pas indo-européenne mais bien asianique.
Passons maintenant à la thèse du professeur Minorsky qui exposa ses théories au XXe congrès international des orientalistes à Bruxelles en 1938, selon lui, il faudrait chercher les origines des Kurdes chez les Paktnes ( Bokht-aniens) cités par Hérodote et qui formaient la 13ème satrapie de Perse, on peut rappeler à ce sujet que dans le Cheref Nâmeh (ouvrage historique kurde écrit en persan par Emir Cheref Khan Bidlîcî en 1596) qui retrace l’histoire des Kurdes, le Bohtan (Bokhtan) y joue un rôle important. Pour Minorsky, la langue kurde serait à rapprocher du mède, mais insistons sur le fait qu’à part quelques noms propres on ne connaît pas vraiment la langue médique. On peut admettre cependant que l’expansion des Kurdes a pu avoir lieu au départ de la Petite Médie (l’Azerbaïdjan iranien). Il est possible que l’écroulement des Assyriens en -612 laissa un vide que les tribus iraniennes Mada (Mèdes) non sédentarisées comblèrent. Chez les Hittites, on parle déjà de "Manda" qui étaient soumis à un service militaire, sont-ce les mêmes? On peut y ajouter les Manna ou Mannéens repris dans les sources assyriennes, peuple iranisé par l’établissement de Scythes parmi eux.
Le professeur Minorsky ajoute à ces peuples les Mardes, déjà repris dans la théorie de Marr. Xénophon parle dans la retraite des Dix Mille d’une attaque par un détachement perse comprenant des Mardes et des Arméniens, Strabon et Ptolémée les mentionnent parmi les nomades de l’Atropatène (l’Azerbaïdjan) à côté de Kyrtioi, ceux-ci sont mentionnés dans Polybe (220 av. J.C) comme faisant partie des troupes du gouverneur de Médie contre le roi séleucide, ils sont également cités dans Tite-Live comme mercenaires au service du roi Antiochos mais en tous cas ces Kyrtioi semblent avoir paru et disparu soudainement car, à part les auteurs cités, on ne les retrouve nulle part ailleurs.
Pour Minorsky, donc, la nation kurde est formée de l’amalgame de deux tribus congénères: les Mardes et les Kyrtioi qui parlaient des dialectes médiques très rapprochés sans être des Mèdes à proprement parler. A ces tribus se seraient incorporés plusieurs éléments indigènes.
Pour compléter cette théorie s’appuyant sur un mélange de populations, reprenons les sources gréco-romaines dont Hérodote qui parle des Mardes comme étant une population guerrière et agressive, cités avec les Ouxiens vivant dans les montagnes et pratiquant un nomadisme à court rayon d’action et articulé avec une agriculture de fond de vallée exactement comme les Kurdes et cela dans la même région géographique que les Kurdes d’Iran. Chez Arrien, les Ouxiens sont également décrits comme un peuple pasteur ne versant pas de tribut aux Grands Rois, au contraire ce sont eux qui leur versent des dons pour traverser leurs montagnes. A ces tribus, on peut ajouter les Cosséens, les Sagartiens utilisant le lasso comme les Scythes et les Cholques. Tous ces peuples sont susceptibles d’avoir fait partie du substrat du peuple kurde. Ces tribus, au même titre que les Mardes et les Kardouques ont toujours gardé une farouche indépendance par rapport aux pouvoirs de l’époque qu’ils soient mèdes, perses ou grecs ce qui nous rappelle bien les Kurdes tout au long de leur histoire.
Il faut naturellement parler de l’opinion des Kurdes à leur sujet, dans la préface d’introduction de l’édition arabe du Cheref Nâmeh, parue au Caire au début du 20e siècle, l’auteur Mohammed Awnî insiste sur les origines indo-européennes de ses compatriotes en se basant sur l’argumentation linguistique qui est irréfutable mais insuffisante pour légitimer complètement cette appartenance.
Une source qui semble avoir été peu utilisée est celle contenue dans les nombreuses archives arméniennes qui dès le grand Tigrane et jusqu’au 11e siècle après J.C. parlent des régions habitées par les Kurdes et dans lesquelles on peut constater une grande continuité dans l’appellation de leur habitat. Cette source est importante, en effet, il est utile de rappeler que l’Arménie historique et le Kurdistan se superposent en de nombreuses régions et pendant des siècles, jusqu’à l’anéantissement de l’Arménie d’Asie Mineure par les Turcs au 20e siècle.
Xénophon, à la sortie du pays des Kardouques, parle des Arméniens vivant avec les Khaldes. Il remarque que les Arméniens, habitant l’Hayastan, vivent dans des villages souterrains, or ce style d’habitat est également pratiqué par les Kurdes quand ils sont sédentaires. Dès les Artaxiades (+-188 av. J.C.), fondateurs du royaume d’Arménie, de nombreuses régions du Kurdistan actuel font partie de l’Arménie. Tigrane (-95) étend son autorité sur la Corduène ou Gordyène, pays des Kardouques, située entre le lac de Van et le Haut-Tigre. On signale que sous Tigrane, les Gordyens (Kurdes) livraient leurs troupes de montagnes mais étaient peu fiables, le roi de Gordyène, Zorbienos, aurait pactisé avec le général romain Lucullus et Tigrane l’aurait mis à mort. Chez Quinte-Curce, l’allusion aux Gordyens concerne probablement des Erétriens déportés en Gordyène par Darius et installés dans le bourg d’Arderikka, ce qui nous permet de dire que les Kurdes ont aussi d’authentiques Grecs dans leurs ascendants. Les rois d’Adiabène (Arbélès = Irbil) participent aussi aux guerres de Tigrane en tant qu’alliés.
La Gordyène, après la mort de Tigrane va tomber aux mains des Parthes. Dès le début de notre ère (54), cette région comme toute l’Arménie est gouvernée par des princes de la dynastie parthe des Arsacides, c’est l’époque d’ailleurs où on signale une incursion romaine dans le pays des Mardes, précisé comme étant au-delà de l’Araxe dans le Ghilan et le Mazandéran actuels. Les Arsacides d’Arménie vont survivre à la défaite des Arsacides de la branche iranienne écrasés par les Sassanides. A l’époque, est appelée Médie, l’Atropatène soit l’Azerbaïdjan. L’aristocratie arménienne emploie la langue parthe comme langue de culture et pratique divers cultes aryens dont ceux d’Ahura Mazda (adoré sous le nom arménien d’Aramazd) et de Mithra jusqu’à sa conversion au christianisme en 302.
Au cours des siècles, la Gordyène ou Corduène change légèrement de nom, elle deviendra la Karduène. Dès les annales de Faustus de Byzance qui retrace l’histoire de l’Arménie, la Kardouène se transforme en Kordouq et on parle à de nombreuses reprises des féodaux du Kordouq sans d’ailleurs les différencier vraiment des Arméniens alors que cette région ne fut jamais complètement arménisée. A travers les vicissitudes de l’Arménie disputée par l’empire byzantin et l’empire perse, auxquels va s’ajouter le califat arabe, on parle constamment du Kordouq qui changera encore de nom et deviendra le Kordjaïq vers le début du 8e siècle. Remarquons donc la remarquable permanence linguistique dans la terminologie de cette région et cela depuis l’époque des Kardouques jusqu’au 10e siècle au moins. Au 12e siècle, apparaît le mot d’origine iranienne "Kurdistan" qui lui est attribué par les Seljukides.
Cette permanence linguistique dans l’appellation d’une région située au coeur du Kurdistan semble donc confirmer l’ascendance kardouque des Kurdes sans naturellement contredire la possibilité d’autres substrats.
Les théories exposées montrent l’essentiel de la controverse des orientalistes entre les deux options soit d’une origine indo-européenne soit d’une origine autochtone asianique ou japhétique aux Kurdes. En fait ces deux théories ne se contredisent pas mais plutôt se complètent. Les recherches actuelles ont tendance à prouver de plus en plus que pratiquement tous les peuples sont issus de vagues superposées de populations parfois migrantes et qui ont fini par complètement s’amalgamer et former ainsi un nouveau peuple avec son originalité propre.
Il faut passer aux arguments anthropologiques. D’après de nombreux ethnologues, il est évident qu’ethniquement les Kurdes orientaux se présentent pratiquement tous comme des types bruns, brachycéphales et en complète analogie ethnique avec la population persane. Par contre, chez les Kurdes occidentaux, apparaît une plus forte proportion de types blonds aux yeux bleus et dolichocéphales. Pourtant quand on voyage en Iran, on rencontre également des types blonds que l’on retrouve d’ailleurs également chez les Pachtounes afghans. Certains historiens ont voulu expliquer cette présence par les conquêtes d’Alexandre et ont prétendu que ces individus blonds étaient les descendants des soldats macédoniens, c’est possible mais non prouvé.
Pour les orientalistes germaniques de l’entre-deux-guerres, les types "blonds" seraient venus du nord de l’Europe, ces théories ont souvent des relents racistes qui sont d’ailleurs à la base du mythe de "l’arien" des nazis. Le mythe de l’Indo-Européen blond originaire de Scandinavie a été complètement réfuté par les anthropologues modernes et même s’il est encore parfois défendu par certains théoriciens nordiques, il relève plus du phantasme que des réalités scientifiques.
Quant au côté raciste de ces théories nordiques, il est des plus instructifs de citer une remarque de l’anthropologue anglais E. Soane qui écrit justement à propos des Kurdes: "Ils se tiennent comme seuls les montagnards le savent – fiers et droits – ils ont l’aspect de ce qu’ils sont, les Mèdes contemporains capables de devenir à condition d’union, de nouveau, une grande nation guerrière laquelle grâce à son caractère, inspirant la crainte, et ferme, peut tenir en mains les races inférieures parmi lesquelles elle vit." Ce genre de discours fait frémir, merci pour les races inférieures! Ces théories ont provoqué des millions de morts entre autres chez les Slaves qui pourtant sont blonds!
Actuellement, les chercheurs estiment que le phénomène "blond aux yeux bleus" serait dû à un gène récessif, lié dans son apparition à des cas d’isolement long de populations pratiquant l’endogamie.
Relevons pour ajouter à la confusion qu’entraîne ce genre de considérations que certains ethnologues trouvent que les Kurdes ont un type sémite prononcé ce qui paraît tout aussi fantaisiste.
En conclusion, on peut affirmer que le type ethnique kurde est mélangé ce qui d’ailleurs est souvent le cas quand il y a brassage de populations. Cette constatation semble donc confirmer une origine métissée des Kurdes.
Des études sur les tribus kurdes sédentaires, semi-nomades et nomades ont laissé apparaître quelquefois de notables différences entre elles, sur le plan sociologique et même culturel ce qui pourrait laisser présumer qu’il y a des origines diverses. Certains ethnologues en ont conclu qu’on se trouvait en présence de tribus "dominantes" souvent les plus guerrières, face à des populations que l’on pourrait qualifier de "soumises", ces considérations apportent donc de l’eau au moulin des tenants d’un mélange de populations provoqué par l’arrivée d’Aryens conquérants dominant des peuples autochtones.
Pour résumer, disons que les Kurdes sont les successeurs de peuples d’origines diverses qui ont vécu et se sont installés dans les montagnes du Kurdistan. C’est l’apport des derniers venus, les Aryens, qui les a marqués linguistiquement. Ils ont fini par former un peuple homogène, bien à part, lié par ses habitudes de vie, un peuple de montagnards fiers et indépendants dont les traditions ont défié l’usure des siècles.
Que le peuple kurde n’ait pas, jusqu’à présent, construit un Etat est lié d’une part, aux circonstances historiques et d’autre part, au fait que le système tribal et féodal auquel il est resté fidèle jusqu’à l’aube du siècle passé, l’a empêché de se structurer en tant que nation. Les rivalités intertribales n’ont pratiquement jamais cessé au cours des siècles et il faut attendre le début du 20e siècle pour voir apparaître le sentiment national kurde. Si les Kurdes arrivent à dépasser leurs différences et leurs dissensions, si les nations occidentales prennent enfin conscience que la résolution du problème kurde est indispensable à l’équilibre futur du Moyen-Orient, on peut espérer qu’un avenir plus prometteur s’offre à eux.
Bibliographie:
* Histoire de l’empire perse de Cyrus à Alexandre, P. Briant.Fayard. 1998
* L’histoire de l’Arménie, R. Grousset.Payot. 1973
* L’histoire de l’état byzantin, G. Ostrogorsky. Payot.1983
* Les Kurdes, B. Nikitine. Editions d’Aujourd’hui. 1956

 

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