La population avait alors massivement investi les rues en dénonçant les autorités. C’était un événement majeur dans le sens où la population dépassait sa peur du régime. De nombreux Kurdes l’ont payé très cher.

A Deraa, quand la révolution syrienne a commencé, nous espérions tous que le régime s’effondrerait  sans trop de violences, mais sans y croire de trop non plus. L’idéal partagé par tous était celui d’une révolution pacifique, comme l’est le peuple syrien. Depuis, les Kurdes ont appris à se méfier de tous leurs voisins qui ne leur veulent pas que du bien.

Parmi ceux qui se battent contre le régime, il y a des islamistes pour qui la liberté de mœurs du peuple kurde, le statut incroyable qui y est accordé à la femme dans une société orientale, l’absence de partis kurdes islamistes en Syrie, le projet résolument démocratique et l’influence de la pensée d’Ocalan sont autant de raisons de les écraser.

Il y a aussi des nationalistes arabes, pour qui l’existence d’un peuple se réclamant d’une autre langue et d’une autre culture, avec ses fêtes propres, est incompatible avec leur vision de la Grande Nation Arabe.

A l’extérieur de la Syrie, en Turquie, on regarde avec beaucoup d’inquiétudes le fait que le régime ait presque totalement quitté les zones kurdes. La Turquie perçoit cela comme un fort mauvais signal : après l’autonomisation des Kurdes d’Iraq, ceux de Syrie ?

De nombreux soldats du PKK sont d’ailleurs originaires de Syrie, et le fait de devoir surveiller autant de kilomètres de frontière pour empêcher les incursions et les retours en sûreté des combattants du PKK eut été impossible pour le gouvernement turc. Très vite, la Turquie a excité les populations arabes en leur faisant croire que le PYD avait signé des accords avec le régime, les posant ainsi en traîtres à la Révolution.

Le régime d’Erdogan a aussi voulu dès le début s’assurer la mainmise sur l’agenda de la révolution syrienne, en accueillant les opposants à Istanbul, en les finançant, en soutenant le CNS, le tout, à condition que les revendications légitimes des Kurdes soient mises de côté.

On sait aussi que de nombreux groupes islamistes se réclamant de l’ASL ont infiltré les régions kurdes pour y semer la terreur.

Le PYD a toujours souhaité un changement de régime et une démocratisation de la scène politique syrienne. Mais de façon pacifique. Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls, il suffit de voir les positions du  CNCD d’Aytham Manna avec qui le PYD collabore. Nous pensons que la violence des uns justifie la violence des autres : Al Assad trouve un appui  dans la population syrienne exaspérée par les outrances et les violences de l’ASL. L’ASL a besoin d’un dictateur violent à combattre pour se poser comme seule défenseur du peuple syrien, en ôtant tout crédit aux pacifistes.

La révolution était populaire, la guerre civile  l’est nettement moins : à choisir, ils sont nombreux à regretter l’ancien état des choses. Les salafistes et les Frères musulmans financés par les puissances du Golfe répandent leur haine au quotidien. Des messages de dignitaires religieux ou de militaires de l’ASL appellent les Syriens à passer les Alaouites au hachoir. Le peuple syrien, reconnu pour sa douceur et sa tempérance avant la guerre est complètement désorienté. Alors aujourd’hui, oui, il s’agit d’abord d’une guerre entre Alaouites et Sunnites, débordant sur le Liban voisin. Personne ne s’imagine plus que les combattants de l’ASL souhaitent réfléchir au futur démocratique de la Syrie. D’où leur grande impopularité dans une large frange de la société syrienne prise en étau entre deux forces qui ne les reconnaît pas.

Maintenant, l’ASL est d’abord un nom recouvrant une réalité très complexe. Le courage des premiers soldats déserteurs force l’admiration mais ils sont aujourd’hui dépassés par l’inorganisation totale de la Résistance. Des groupes se réclamant de l’ASL se contentent de surveiller et protéger leur village ou leur communauté, se combattant même parfois entre eux quand il y a empiétement de terrain. On y trouve des salafistes, des djihadistes venant du monde entier – il y a 10 jours, un Belge de 20 ans a encore été tué-  et des aventuriers. Mais aussi des soldats honnêtes et dégoûtés par la violence du régime..

Les Kurdes ne jugent pas l’ASL dans son ensemble, ils constatent simplement que des éléments se réclamant de l’ASL les agressent. C’est la raison pour laquelle les Kurdes ont créé leurs propres milices de sécurité, les Asayish et les YPG, pour contrôler l’accès aux routes menant vers les zones kurdes. Le seul but est de protéger contre les troupes de l’armée régulière et contre les troupes hostiles de l’ASL.

Ce qui est resté des premières idées de la Révolution chez les Kurdes, c’est cette volonté de reconstruire un système politique syrien reconnaissant les Kurdes dans la Constitution, où chacun aurait la possibilité de se prévaloir des acquis de la Déclaration des Droits de l’homme, (surtout   vider les prisons de leurs détenus politiques) et où les Kurdes pourraient s’arranger entre eux pour promouvoir leur culture, leur langue et leurs traditions, à l’intérieur des frontières existantes. C’est un système de type fédéral qui permettrait le mieux d’articuler ces deux niveaux que seraient l’Etat Central et des entités fédérées plus ou moins autonomes.

Dans les zones kurdes, peuplées également d’arabes, de chrétiens ou d’autres minorités, on s’efforce d’intégrer au mieux chaque composante à la prise de décision politique par leur représentation aux conseils municipaux, véritable moteur du projet de démocratie locale proposé par le PYD. Ce ne serait pas un Kurdistan syrien, car il y a d’autres personnes non kurdes qui y vivent. Le droit des personnes doit absolument l’emporter sur le droit du sol.

Beaucoup de Kurdes partagent cet idéal exprimé par  le PYD qui est le principal parti kurde de Syrie, mais il y a plein d’autres partis qui présenteront encore leurs candidats aux élections.

Les Kurdes sont très isolés, souvent ignorés des médias ou des organisations internationales – Qui se soucie de la crise humanitaire qui a lieu à Afrin aujourd’hui? Qui s’était soucié d’eux en Iraq sous Saddam Hussein ? – et ils restent persuadés que la seule manière de s’en sortir, c’est de faire valoir à la face du monde leur projet démocratique assurant une véritable stabilité régionale. Ils n’ont comme seule atout que la force contraignante de la morale et de la justice contre celles des djihadistes et autres nationalistes.

Si la guerre s’envenime, les Kurdes seront obligés de se défendre mais tous espèrent encore éviter le pire.

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