C’est dès mars 1924, dans ce nouveau pays qu’était la Turquie, qu’une politique qui avait pour but d’anéantir les identités culturelle et politique kurdes, fut décidée. Toutes les manifestations de la spécificité du peuple kurde furent interdites qu’ils s’agissent des écoles, des associations ou des publications, de plus des toponymes turcs remplacèrent les noms de lieux kurdes. Sous la tutelle de Mustapha Kemal, une campagne de " turquification " forcée fut entreprise, parmi ceux qui étaient visés, on comptait les non-musulmans mais surtout les Kurdes, la minorité la plus importante. Cette politique fut accompagnée de massacres et de déportations dont les plus importants eurent lieu au Dersim.

Discriminations, premiers massacres et déplacements forcés
Contre cette politique d’élimination de tout ce qui était kurde, se levèrent de 1924 à 1938, seize mouvements de mobilisation politique majeure. La première fut menée par le Comité pour l’Indépendance kurde et le cheikh Saïd de Piran, elle fut écrasée en 1925. Selon Poulton (1) des dizaines si pas des centaines de milliers de personnes furent massacrées durant ce processus de " pacification ". Deux cent dix villages furent réduits en cendres par l’action conjointe de la force aérienne et de l’armée terrestre. On appliqua " la loi pour le Rétablissement de l’Ordre " (Takrir-i-Sükûm) et cette loi encouragea l’armée à " passer outre toutes les lois et juridictions normales ". Un témoin oculaire turc, S. Üstungel, commenta cette action dans des termes très critiques: " Quant à la violence exercée à l’encontre des Kurdes, les Kémalistes ont surpassé celle des sultans sanguinaires. " Les massacres s’étalèrent sur une période qui va de 1925 à 1946 et se déroulèrent en plusieurs phases.       
Entre 1926 et 1927, plusieurs régions furent visées et la liste est longue: Lice, Diyarbakir, Hinis, Varto, Solhan, Bingöl, Genç, Sasun, Kozlük et Pervari. De 1928 à 1932, c’est surtout la région de l’Ararat qui fut touchée et ce fut en 1930 que la répression fut la plus intense. C’est également en 1930 qu’à Van, une centaine d’intellectuels furent liés dans des sacs et jetés dans le lac (2).
L’État kémaliste avait promulgué une loi qui fournissait une couverture légale aux assassinats de masse, il s’agit de la loi 1850 où on décrète que les meurtres commis entre le 20 juin 1930 et le 10 décembre de la même année par les autorités civiles ou militaires durant les révoltes d’Ercis, Zilan, Agridag (Ararat)… ne seront pas considérés comme des crimes.
Une cour suprême de l’Est (Sark Istiklhal Mahkemesi) fut établie dans les régions kurdes d’Anatolie afin de condamner à mort les principaux chefs de la communauté kurde ainsi que d’autres civils kurdes. Des centaines de milliers de Kurdes furent forcés d’émigrer par groupes vers l’Ouest, installés dans de nouvelles localités où ils étaient minoritaires. Leurs maisons et leurs terres évacuées de force furent attribuées à des Turcs qui avaient accepté de s’y installer(3). Durant ces déportations kurdes de 1925-1928, on estime à 200.000 le nombre de victimes qui y ont perdu la vie. Selon l’ambassadeur britannique de l’époque Sir Georges Clerk : " Le gouvernement a commencé à appliquer aux éléments kurdes la politique qui a si facilement détruit la minorité arménienne en 1915. " D’autres mesures furent prises contre les Kurdes, entre autres, on va leur interdire l’accès à plusieurs professions dont le droit, la médecine et même le métier de charron…
Dès 1930, en Anatolie orientale, tous les fonctionnaires d’origine kurde furent démis de leurs fonctions. Les Kurdes furent exclus de tout de qui impliquait une parcelle de pouvoir politique ou économique même modeste et dans la Banque ottomane, tous les employés non-turcs furent destitués.
D’autres lois furent décrétées pour " anéantir l’identité kurde ". Le 24 décembre 1931, le Règlement      
des noms de famille fut édicté, les Kurdes furent forcés de choisir de nouveaux noms de famille en langue turque. On avança des théories tendant à prouver que les Kurdes étaient des Turcs qui avaient oublié leurs " prestigieux " passé, donc qui s’ignoraient ! Les livres ou travaux historiques datant d’avant ces affirmations et démontrant que les Kurdes étaient des Indo-Européens du groupe aryen avec un histoire propre, furent retirés des bibliothèques et détruits. C’est à la même époque que les Turcs, pour asseoir leur présence en Anatolie et à l’est de l’Europe, se donnèrent de prestigieux ancêtres dans la région dont les Hittites et même les Sumériens, cela fut fait au mépris de toute réalité historique.
En 1934, on instaura la Loi 2510 sur l’Établissement forcé. Elle est restée en vigueur jusqu’en 1951 et avait pour but de disperser la population kurde dans des zones où elle ne constituerait pas plus de  5% de la population, le but évident était que s’éteigne définitivement l’identité kurde. La loi se révéla impraticable pour l’ensemble de la population, mais il y eut cependant d’importants transferts  
dont ceux qui installèrent des Kurdes dans la région de Konya.
Des immigrés turcs issus de Yougoslavie, Roumanie et Russie furent installés dans les zones évacuées avec des mesures spéciales d’incitation garanties par l’État. Toujours dans cette loi 2510, on trouve l’article 13 qui visait le démembrement de la communauté kurde jusqu’à la cellule familiale: les parents devaient être séparés des fils et petit-fils mariés et expulsés dans des zones différentes. Vexation suprême, les frais de transport liés aux expulsions des Kurdes furent payés par les personnes déplacées de force.

Le Dersim
Toutes ces épreuves provoquées par la politique génocidaire de l’État turc intensifièrent la résistance kurde dans la région du Dersim. Un inspecteur civil, Hamdi Bey, s’était déjà intéressé à la région en février 1926, il présenta un rapport au gouvernement dans lequel il déclarait: " Le Dersim est la source de troubles que connaît le gouvernement de la république. Pour la sécurité de notre pays, il est absolument nécessaire de mener une opération totale afin de prévenir des problèmes futurs très graves. "
Seyid Riza (4) , un leader kurde, s’adressa au pouvoir turc et demanda la fin de la politique répressive qui s’étendait partout dans les régions kurdes. Il affirma que les Kurdes aspiraient seulement à vivre en paix en jouissant de la liberté, en gardant leur langue, leurs traditions, leur culture et leur civilisation. Ce plaidoyer était malheureusement inaudible dans la Turquie kémaliste ultranationaliste. Le gouvernement donna une réponse dite de " pacification ", en fait ce fut une répression destructrice et brutale. En 1935, le parlement turc édicta une législation spéciale: " la loi Tunceli " n°2884 qui impliquait l’utilisation de la discipline afin de punir la révolte et de provoquer une migration forcée. Cette législation d’exception, clairement inéquitable, fut appliquée dans le quatrième gouvernorat général comprenant les provinces d’Elazig, Erzincan, Bingol, Sivas, Malatya, Erzurum, Gümüsshane et surtout Dersim. Le général Abdullah Alpdogan fut nommé gouverneur, il est connu depuis cette époque sous le nom de " boucher du Dersim ". Il avait reçu des pouvoirs spéciaux pour réaliser son travail de répression. À Elazig fut établie une cour militaire spécialement constituée pour le Dersim qui de plus fut déclaré " région interdite ". Tout accès au Dersim ainsi que toute sortie de son territoire firent l’objet de permissions spéciales.
Mustafa Kemal, lors de son discours d’ouverture devant l’assemblée, en 1936, déclara ce qui suit: " Si il y a quelque chose d’important à réaliser en ce qui concerne notre politique intérieure, cela concerne le Dersim…il faut nettoyer radicalement cette région…des autorisations exceptionnelles sont accordées dans la mesure où des décisions urgentes se révèlent nécessaires dans cette situation. "
La répression fut brutale et sanguinaire. On utilisa les gaz, l’artillerie et des bombardements aériens. Des gens furent enfermés dans des caves et des granges et brûlés vifs par la soldatesque turque. Des forêts firent encerclées et incendiées afin d’exterminer ceux qui s’y étaient réfugiés (5). On assista, à des suicides collectifs, des femmes et des jeunes filles se jetèrent dans le fleuve Monzour. Le Dersim fut entièrement dévasté. Le Foreign Office britannique reçut des rapports émanant de plusieurs sources qui décrivaient les massacres et les comparaient à ceux qu’avaient subi les Arméniens (6).
Le Dersim fut à un tel point dévasté que la presse turque affirma : " Dersim delenda est " faisant par la sorte référence à la destruction systématique de Carthage par les Romains. La région fut rebaptisée Tunceli ce qui signifie poigne de fer. Le nom du village Mamikan qui faisait partie du district de Mazgert fut également changé en Tunceli et il devint le centre administratif de la province. Le 15 septembre 1937, le leader du Dersim, Seyid Riza, fut arrêté sur le pont Muti sur la route d’ Erzincan et conduit à la prison d’Elazig. Le 10 novembre, il fut condamné à mort ainsi que son fils et six autres coïnculpés. Ils furent exécutés le 15 novembre. On n’a jamais retrouvé leurs corps qui furent sans doute brûlés afin qu’ils ne reçoivent pas de tombes qui auraient pu devenir des mausolées.
En août 1938, la 14e division de l’armée turque s’empara de 381 personnes dans la zone d’Élazig et les déporta à l’Ouest. Parallèlement 347 familles soit 3470 personnes choisies par le ministre Sükrü Kaya furent envoyées à l’Ouest dans les provinces de Tekirdag, Edirne, Kirklareli, Balikesir, Manisa et Izmir. Le 1er novembre 1938, Mustafa Kemal signala lors d’un discours que c’était la fin du banditisme et des pillages, et la récupération définitive de la souveraineté nationale. Ismet Inönü confirma en déclarant : " Nous en avons fini avec le problème difficile du Dersim. "
Il est prouvé que les massacres ont été planifiés et qu’ils résultent d’une stratégie délibérée. C’est clairement exprimé dans les rapports des services secrets turcs et des inspecteurs militaires également par ceux du ministre de l’intérieur, Sükrü Kaya, on le retrouve également dans la publication appelée Dersim du Commandement général de la gendarmerie ainsi que par les articles publiés à l’époque dans la presse turque. On retrouve aussi des photographies et des rapports dans les archives de la Grande Bretagne, d’autres États membres de l’UE et même de la Russie.
Le martyre du Dersim ne s’arrêta pas là. Jusqu’en 1946, la région allait subir un régime spécial de crise, elle vivait une situation de répression constante et se trouvait au propre et au figuré enfermée dans un étau qui empêchait toute initiative, toute liberté. Encore à notre époque, la situation du Dersim reste difficile, on peut affirmer que tous les habitants vivent dans une prison à ciel ouvert.

Les Alévis
Le massacre génocidaire effectué au Dersim avait deux buts affirmés: supprimer un maximum de Kurdes mais aussi affaiblir les Alévis. L’Alévisme était très répandu dans le Dersim, cette religion  hétérodoxe de tendance chiite autant que la réalité kurde mettait à mal le sacro-saint diktat de la république kémaliste à savoir: Un seul peuple, une seule langue, une seule religion.
Les Alévis représentent encore actuellement plus ou moins 25% de la population en Turquie. Ils sont répartis, à parts égales entre Kurdes et Turcs. Malgré une laïcité de façade, dans toutes les écoles de la république turque, le cours de religion sunnite hanafite est obligatoire et donné par des fonctionnaires stipendiés par l’État et relevant du pouvoir étatique. Depuis des décennies, les Alévis réclament la liberté de croyance et un cours de religion qui y correspond. La république de Turquie qui se targue d’être laïque s’y refuse absolument.

Conclusion
Le Dersim est restée, dans la mémoire des Kurdes, la région la plus martyrisée du Kurdistan de Turquie mais n’oublions pas que la répression culturelle et économique touche encore l’ensemble des provinces kurdes, certes il y a quelques progrès, mais ils sont trop ténus pour parler de véritable amélioration. Rappelons aussi qu’en ce qui concerne la loi d’établissement 2510 adoptée le 14 juin  1934, complétée en 1939 après la révolte du Dersim et en 1960, certains de ses articles sont encore toujours en vigueur.

(1) Poulton- Top Hat , Grey Wolf and crescent
(2) Kendal- Kurdistan in Turkey
(3) Turkish Human Rights Association, Habitat 2 : The alternative
(4) Kendal, Kurdistan in Turkey
 (5) Lettre de Seyid Reza au Ministère turc des Affaires étrangères (30-07-1937) citée dans Meiselas, Kurdistan: in the shadow of History
 (6) McDowall : A  modern History of the Kurds

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