Ecrit en langue turque dans un style littéraire particulièrement agréable à lire, l’imposant ouvrage de 553 pages retrace le parcours très particulier d’un fils de cheminot passionné par le journalisme et la gauche radicale turque qui sera contraint de fuir la répression et la dictature militaire sans jamais  renier son combat pour les valeurs qu’il veut défendre.
Un constat de colère

Le livre débute déjà par un constat de colère contre cet Etat turc, son appareil administratif, ses extrémistes nationalistes, ses fondamentalistes religieux, ses journalistes pro-régime et ses associations connexes qui ont tenté durant ces quarante dernières années d’utiliser tous les moyens (menaces, diffamation, procès et insultes) pour saboter le travail d’une petite agence d’information non gouvernementale Info-Turk (spécialisée sur la Turquie et les droits de l’Homme,  les pressions sur les médias, la question kurde, les minorités, l’immigration,…) gérée par Dogan Özgüden et son épouse Inci Tugsavul. Les poursuites judiciaires se multiplient à l’égard de ce couple de journalistes condamné à l’exil. Le livre contient rappelle ainsi la notification de la déchéance de leur nationalité turque, qui fut demandée par l’ex-Premier ministre Turgut Özal et envoyée par l’ambassade de Turquie à Bruxelles en 1998 au motif d’avoir perturbé une conférence de presse du Premier ministre turc de passage à Bruxelles.

L’arrivée de la radio dans les villages

Dogan Özgüden replonge ensuite dans son passé pour remonter jusqu’à sa naissance en bordure d’une station de chemin de fer dans la périphérie d’Ankara. Il y rappelle son vrai prénom “Dogangün” (littéralement : “le jour qui se lève”) qu’il n’entendra plus que lors des citations devant les tribunaux. Il raconte comment le pauvre ouvrier anatolien des années 30 et 40, ne sachant ni lire ni écrire, faisait quand même une grande “consommation” des journaux imprimés qu’il roulait avec le plus pur tabac de la région.

A travers le récit d’une vie racontée à la manière d’un scénario de long métrage, on découvre aussi un résumé des avancées technologiques qui bouleversent à chaque fois la profession. Ainsi, c’est l’arrivée de la radio dans les villages les plus éloignés qui améliore considérablement l’accès à l’information du grand public. “On avait même une chambre spéciale pour écouter la radio où, une fois que mon père avait fait les branchements énergétiques nécessaires en regardant le mode d’emploi, toute la population de la station de chemin de fer prenait place abondamment pour attendre silencieusement le moment magique. Certains n’hésitaient pas à faire des commentaires du genre ‘mais comment est-ce vraiment possible qu’un homme puisse parler depuis Ankara et qu’on puisse l’écouter au même moment ici à travers cet appareil ? Va-t-il utiliser le télégraphe pour nous faire passer le message ?”

Non, tout passera par des fils qui capteront les ondes dans l’air pour les décoder à travers une radio. L’arrivée de la radio balayera quasi l’existence du gramophone (appareil permettant d’écouter un disque) du paysage musical turc.

La narration de grands bouleversements

Özgüden rappelle aussi son attachement spécifique au modèle 1940 d’Hermes Baby (une machine à écrire très populaire utilisée par les journalistes au milieu du XXe siècle). Il raconte aussi comment il arrivait, grâce à la sténographie, à publier les meilleurs comptes-rendus de congrès politiques dans les quotidiens turcs.

La force de l’ouvrage réside dans la narration des grands bouleversements qui ont touché la République de Turquie à travers le vécu d’un simple citoyen et acteurs de terrain. D’un coup d’Etat (1960) à un autre (1970) et encore un autre (1980), Dogan Özgüden arrive à condenser, scénariser et transmettre l’évolution du paysage politique, médiatique et social dans son pays d’origine avec lequel il cultive une relation d’amour-haine toujours inachevée.
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ÖZGÜDEN Dogan, Vatansiz Gazeteci, Cilt 1 – Sürgün Öncesi,
Editions Fondation Info-Turk, 553pp., 2010
http://www.ajp.be/dossiers/doganozguden0411.php
A l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse du 3 mai, Journalistes consacre son dossier à la liberté de la presse en Europe : de Stockholm à Rome, en passant par Paris, Budapest ou Sofia. Tandis qu’aux portes de l’UE, en Turquie, des dizaines de journalistes sont emprisonnés ou menacés de l’être. Publié sous le titre “Victimes de la loi antiterroriste” sous la plume de Mehmet Koksal, ce dernier article s’accompagne d’une référence à un livre, publié en langue turque, consacré aux mémoires de Dogan Özgüden, journaliste professionnel qui gère depuis son exil bruxellois le centre d’information non-gouvernemental Info-Turk.be.
*Mehmet KOKSAL, Vice-président de l’Association des Journalistes Professionnels

 

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