Elle va y passer l’essentiel de sa vie. Cette femme, vive et moderne, connaissant parfaitement les problèmes et les exigences de son époque va consacrer sa vie à faire respecter les droits de la personne humaine et tout particulièrement ceux de la femme.

Malek Jân appartenait à une famille de notables issue d’une lignée de mystiques dont l’origine remonte au XIVe siècle. Sa famille s’était installée depuis deux cents ans à Jeyhounabad, petit village typique de maisons de terre où la population vivait principalement de l’agriculture. Son père, Hadj Nemat (1870-1921) était respecté pour son intégrité et il exerça pendant quelque temps la fonction de conseiller auprès du gouverneur de la province de Kermanshah. Suite à une expérience mystique, il décida de quitter ses fonctions pour se consacrer entièrement à la voie spirituelle dont il avait compris l’appel exigeant et incontournable. Sa vie sera celle d’un ascète, d’un contemplatif, rythmée au son de la musique sacrée. Plusieurs de ses livres et de ses ouvrages poétiques vont être publiés dont l’un: « Livre des rois de vérité » a été traduit en français sous la direction du philosophe français Henri Corbin. Dans ce livre, il retrace l’histoire spirituelle de l’Homme à travers le destin de grands mystiques dans différentes traditions religieuses soit du zoroastrisme à l’islam en passant par le judaïsme et le christianisme. Selon lui, tous se sont abreuvés à une même source. Sa foi et son souci de préserver les principes divins originels hérités de sa tradition ont fait de lui une personne très influente dans sa région.

C’est dans cette famille nimbée d’un élan mystique, que Malek Jân voit le jour, elle est la deuxième de sept enfants. Son frère aîné, Ostad Elahi (1895-1974), dès son plus jeune âge va développer des dispositions spirituelles remarquables qui vont conduire son père à prendre grand soin de son éducation sur tous les plans. Ce père fera de même avec sa fille et ce contrairement aux usages de l’époque surtout en Iran et dans l’ensemble du monde musulman.
Malek Jân n’a que treize ans lorsque son père meurt. Déjà à cette époque, elle a pris la décision de ne pas se marier afin de «se consacrer librement à sa vocation spirituelle », c’est d’ailleurs dans cette voie que l’avait engagée son père. Elle va s’habiller uniquement en blanc, couleur qui symbolise son union à Dieu. Malheureusement, dès quatorze ans, ses yeux vont être touchés par le mal qui va la rendre aveugle à vingt ans. Elle en tire sa philosophie de vie: « Dieu m’a pris la vue mais il m’a ouvert le Royaume des Cieux et j’y ai gagné ! ».
Sa cécité ne trouble pas sa quête spirituelle et elle estimera avoir réellement trouvé une réponse à cette incessante recherche grâce à l’aide de son frère Ostad. Grâce à ses conseils, elle va entamer une démarche spirituelle empreinte de rationalité en la basant sur la connaissance de soi et le discernement. Pendant plus de vingt ans, elle va le suivre dans différentes villes d’Iran au gré de ses différentes mutations dans sa fonction de magistrat.   
Elle va être très nettement influencée par la pensée d’Ostad pour qui le processus de maturation de l’esprit est la voie du « perfectionnement ».Elle utilisera la même approche rationnelle du développement de sa spiritualité qu’elle qualifiera de « naturelle » puisqu’elle s’inscrit dans le cours d’une vie active et responsable, attentive aux autres et dans une recherche constante d’un accord avec le divin.
Selon elle, la finalité de l’homme est d’atteindre la connaissance de soi, elle seule permet de vouloir pour les autres ce que l’on veut pour soi. Cette quête à accomplir est un préalable indispensable pour entamer la connaissance du Créateur. Comme son frère, Malek Jân était attachée à la pureté de l’intention et à l’obligation de concordance entre tous les actes et les préceptes à observer, cela exigeait une grande ouverture d’esprit et surtout la tolérance. Elle s’opposait à tout dogmatisme et à tout prosélytisme car, pour elle, toutes les religions étaient des voies possibles pour arriver à Dieu. Pour Malek Jân, une spiritualité authentique devait ignorer les distinctions de race, de sexe et de religion.

Malek Jân avait beaucoup d’humour et était un exemple de joie de vivre. Son ascèse se basait sur une recherche d’équilibre éliminant tout excès et sur une discipline de tous les jours. Elle était musicienne et jouait du tanbûr, de plus elle mettait en musique ses poèmes d’amour mystique. Sa quête de connaissance était inextinguible, elle avait appris l’arabe pour approfondir sa connaissance du Coran en remontant ainsi aux sources de la langue. Jusqu’à la fin de sa vie, elle s’intéressa aux mathématiques dont elle appréciait la rigueur logique. Mais son besoin de connaître s’étendait aussi à la biologie, au droit, à l’histoire et à la géographie. Elle était toujours soucieuse de suivre les événements du monde même dans leur actualité la plus immédiate.
Charitable, elle essayait d’améliorer le quotidien de tous surtout celui des villageois démunis dont elle devait souvent assurer les repas. Elle essayait aussi de les éveiller sur le plan intellectuel, moral et spirituel. Elle avait également ouvert dès 1965 des cours informels ouverts à tous où elle montrait le lien entre les évènements les plus anodins de la vie de tous les jours et la voie vers une amélioration spirituelle. Selon elle, toute épreuve était un moyen de se perfectionner et il fallait toujours tirer une leçon de ses propres erreurs.

Toutefois, son domaine de prédilection fut le développement et la reconnaissance des droits de la femme. Son discours était empreint de sagesse et de tolérance afin de faire évoluer les  mentalités sans choquer les esprits. La grande majorité des femmes de son époque étaient privées de tout accès à l’instruction et traitées comme des êtres inférieurs. Cette inégalité était bien ancrée dans la mentalité des populations campagnardes et c’est avec patience qu’elle a essayé de la faire évoluer. Elle a pu y arriver grâce au respect qu’elle inspirait aux hommes des contrées où elle livrait son message. Cette lutte contre le déterminisme culturel de son environnement était difficile. Elle conseillait les mères et leur suggérait d’élever leurs filles dans les mêmes conditions que les garçons : fréquenter l’école, être bien nourries… Elle voulait établir le respect de l’égalité entre hommes et femmes et c’est l’authenticité de sa foi qui a permis la transmission de son message.
Malgré son décès, ce message d’humanisme a régulièrement progressé et on peut affirmer que son sens de l’éthique et sa haute spiritualité qu’elle avait héritées de son frère Ostad ont pu abattre certaines barrières même dans un milieu très conservateur et très éloigné de son esprit novateur. Ce fut l’expression de son génie et de son oeuvre.
Cette femme kurde portait en elle toute l’énergie de son peuple mais aussi une vision novatrice et spirituelle dont beaucoup devraient s’inspirer. 

C’est à Paris que le 15 juillet 1993, à l’âge de 87 ans, Malek Jân quitte ce monde. Elle y séjournait pour des raisons de santé. Les membres de sa famille dont la plupart vivaient en France ont souhaité qu’elle soit inhumée en France et c’est Baillou qui devint sa dernière demeure où un mémorial a été élevé en son honneur.

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