Le train noir qui traversait la plaine de Bismil, rampait comme un serpent en gémissant tel un taureau blessé. Il avait quitté la gare de Mesrije avec un peu de voyageurs, à peine la moitié, mais à Batman, il avait fait le plein de passagers. Il laissait derrière lui une épaisse fumée noire et brûlante. Les oiseaux qui le survolaient piaillaient quand ils la traversaient.
Le train s’arrêtait toutes les trente minutes, certains en descendaient, mais d’autres, toujours plus nombreux, y montaient. Ils se rendaient dans les villes turques pour y travailler ou y commercer ; parmi eux, les marchandes de yogourt, d’œufs et de volailles allaient à Batman. Tout le monde criait et s’interpellait en cherchant à se caser dans le ventre du train noir.

Après avoir quitté la gare de Salat, un contrôleur, plutôt grand et aux yeux accrocheurs, a crié avec une voix aiguë de castrat : – " Tout le monde prépare son billet ! ".
Assis au fond du compartiment, Sêxmûs (1) lisait un journal bariolé de couleurs criardes, dans un geste machinal, il a voulu prendre sa carte d’identité, mais il s’est vite repris et s’est dit : " Mais qu’est-ce que je suis en train de faire ? Je ne sais pas pourquoi, mais il m’est impossible de me débarrasser de cette peur qui me colle à la peau, le nom qui figure sur la carte n’est pas " fiché " par les autorités et c’est seulement ma photo qui y est opposée ". Hormis un ami qui lui avait indiqué comment se procurer cette fausse carte, personne n’était au courant.
Il avait été très prudent en prenant le train et n’avait croisé personne de sa connaissance. Il avait rasé ses moustaches et, contrairement à son habitude, il avait rabattu ses cheveux vers l’arrière et les avait soigneusement séparé par une raie. Il se sentait pourtant mal à l’aise, des gouttes de sueur dégoulinaient de son front comme chaque fois que la peur le reprenait. Il alluma une cigarette, cala son journal entre les genoux et son regard se perdit à l’horizon de la vaste plaine qu’il traversait.

Une voix l’interpella !
" Qu’as-tu mon fils, à force de soucis tu vas perdre tes cheveux. Quel est ton problème ? La vie est trop courte, à peine le temps d’un clin d’œil et les années se sont écoulées. Les jours passés ne reviennent jamais ! Profite du temps présent !
Ecoute mon conseil, ne deviens pas l’otage du temps ! Il est comme un oiseau, il s’échappe rapidement comme le moineau que le berger essaie d’attraper au piège et qui s’échappe toujours !

Sexmûs eut l’impression de recevoir un seau d’eau froide sur la tête. Il était complètement troublé, mais, rapidement, il arriva à se contrôler et, avec un œil vif et un visage souriant, il contempla le vieil homme, bien vêtu, qui lui avait adressé la parole. Les voisins du compartiment avaient tout écouté avec beaucoup d’attention.
Le vieil homme, Zîwerê Xwendûkî, avait quitté son poste de mollah après que les " escadrons de la mort " se sont emparé de la mosquée où il exerçait. Il avait compris que ses paroles faisaient plaisir aux voyageurs qui l’écoutaient et certains d’entre eux hochaient même la tête en signe d’approbation. Il poursuivit d’une voie douce :
" Dans nos champs, on a planté les graines de la souffrance et nos terres sont couvertes de mauvaise herbe. C’est à nous d’améliorer les choses et de redonner une chance à la vie. La réussite dépend de nos efforts ".
Certains voulaient parler, mais on voyait au fond de leurs yeux, la peur qui s’y était tapie. À Batman, où chaque jour des hommes disparaissent, il n’est pas courant d’évoquer tout cela en public. Les passagers du compartiment se contentaient d’écouter.
Zîwerê Xwendûkî s’est adressé à Sêxemûs : " Nos cimetières sont pleins de jeunes et de personnes assassinées. Dans chaque rue, il y a une famille qui porte le deuil. Je ne supporte plus la vue de cette ville. Je vais partir très loin car mon cœur saigne. Crois-moi, j’en ai le vertige ! Je suis sûr que je vais regretter d’être parti, mais je n’en peux plus ! Je ne veux plus être témoin de tout ce sang, je ne veux plus entendre le bruit assourdissant du sang ".
Le vieil homme a baissé la tête qu’il hochait inconsciemment. Ses yeux étaient vides et sa respiration haletante.
Un villageois au bonnet blanc et noir, montrait de son doigt les oiseaux en plein vol, il dit : " Ah, si je pouvais être aussi libre que ces oiseaux ! ".
Zîwerê Xwendûkî a repris la parole de la bouche du villageois :
" Comme les hommes et les étoiles, chaque oiseau a une histoire. Tous ceux qui sont dans ce compartiment ont une histoire digne d’intérêt. Mais ils la cachent au fond de leur cœur et les emportent dans leur tombe, il n’y a que les chanteurs (2) et les poètes qui expriment leurs souffrances ".

Une femme, un châle blanc sur la tête, cachait sa bouche de la main droite et écoutait avec un grand intérêt. Elle brûlait de chagrin. En hochant la tête, elle fermait de temps en temps les yeux. La conversation, continuait mêlée au bruit du train. Zîwerê Xwendûkî ne voulait pas abandonner Sêxmûs à son chagrin. Il lui demanda avec douceur :
" Mon fils, tu me fais penser à un cavalier emporté par un cheval chargé des soucis qui liquéfient et paralysent les hommes. Il faut, de temps en temps, descendre de ce cheval et se baigner dans une mer d’enthousiasme ".
Sêxmûs qui, ces trois derniers mois, avait échappé de justesse à deux embuscades et évité la mort, ne pouvait plus cacher son désarroi et l’angoisse qui se peignait sur son visage. Quand il avait quitté son ami Behcet, celui-ci lui avait dit :
" Camarade, mets un beau costume et rase tes cheveux et ta barbe, pas en tenant à la main un journal plein de couleurs. Cela te permettra de passer aux points de contrôle sans trop de difficultés. Si possible, fais semblant que tu te sens en plein forme et tout à fait insouciant ".
Sêxmûs avait appliqué à la lettre tous ces conseils sauf le dernier. L’uniforme du contrôleur avait atteint son moral, mais il tâchait de se maîtriser et de se montrer agréable. Il répondit à Zîwerê : " Mon oncle (3), je me sens un peu malade. J’éprouve une sorte de vertige et c’est pourquoi j’ai l’air abattu. Excuse-moi – continue donc à parler, j’écoute tes paroles ".
Le vieil homme se mit à rire et répliqua :
" Mon fils, les épreuves ont fait blanchir mes cheveux. Ce n’est par un vertige qui t’étreint, je le sais, je le connais trop bien ! "
Sêxmûs n’en pouvait plus, et prétextant qu’il devait aller aux toilettes, il a quitté le compartiment. Il s’imaginait que tout le monde le suivait des yeux. En passant devant une fenêtre ouverte, il sentit la brise fraîche et agréable qui traversait sa bouche et atteignait son cœur. Tout bas, il chantonnait un air plein d’une tristesse mêlée de questions : Aller de l’avant ou rester, la mort ou la vie, la peur ou le courage, la prison ou la liberté , ailleurs ou ici, la patrie ou l’exil ? À chaque question, une réponse qui lui brûlait le cœur. Rester, c’était mourir ! Pour vivre, il faut tant de courage ! Se sacrifier pour la patrie, c’était accepter la prison ou la mort. Il avait tant subi de tortures différentes. Il cachait à ses amis des cicatrices qui marquaient son âme. Cependant, il ne pouvait pas se libérer de la voix de ses tortionnaires qui l’obsédait encore. Il était tellement persuadé, d’être à nouveau emprisonné qu’il avait abandonné la lutte et depuis, sa conscience était déchirée. Son reniement emplissait sa raison et son cœur et c’était une torture incessante. Il voulait en parler et tout avouer, mais il était dans un tel désarroi qu’il n’arrivait pas à le faire. Silencieusement, il continuait à vivre avec cette souffrance qui le tenaillait.

À la gare de Amed (4), Sêxmûs descendit du train. Il avala un " simit " pâtisserie au sésame très courante en Anatolie avec un verre de lait battu. Partout, on entendait les cris des voyageurs, c’était une véritable bousculade, certains montaient, d’autres descendaient. Des hommes criaient sur leurs femmes, d’autres s’embrassaient en pleurant. Au milieu de tout cela, il se sentait lâche. Tantôt, il se disait : n’as-tu pas honte de fuir ton pays ? Tantôt : Si tu acceptes la souffrance de la prison d’Amed, reste ! Des idées confuses occupaient son esprit. Tout à coup, un coup de sifflet strident annonça le départ du bruyant train noir. L’employé siffla à quatre ou cinq reprises afin que personne ne rate le départ du train. Comme s’il se jetait dans un puits obscur et sans fond, Sêxmûs y monta.
Il était emporté par les vagues du destin.
Le train ondulait en longeant le Tigre et traversait les hauts plateaux d’Amed. Arrivé à Mersin, Sêxmûs se sentit réduit à un bout de pain avalé dans un ventre énorme, il n’était plus qu’un grain égaré. Ses souffrances le taraudaient à nouveau. Il avait tellement envie que quelqu’un le salue, qu’il soit interpellé par un visage plaisant ou d’un mot agréable. Une simple conversation lui semblait être un remède à son douloureux chagrin. Toute la journée, il travailla comme manœuvre dans la construction d’un bâtiment et c’est, épuisé, qu’il rentra chez sa cousine.

Il travaillait avec des villageois dont les maisons avaient été incendiées par l’armée turque. Parmi eux, très peu avait étudié alors que Sêxmûs était universitaire. Il était mieux informé que les autres, mais il parlait peu avec eux. Les autres voyaient en lui quelqu’un d’instruit qui voyait clair. Seul un autre ouvrier, Sêvdîn, lui faisait des confidences. Quand ils étaient seuls, il leur arrivait même de rire. Sêvdîn avait été berger et, dans le passé, il avait eu beaucoup de contacts avec les combattants de la guérilla kurde qui luttaient dans les montagnes. Il les connaissait bien et c’est avec beaucoup d’émotion qu’il en parlait. C’est avec plaisir qu’il racontait sa vie mais quand son humeur changeait, il restait muet.
Un jour d’été, toujours à Mêrsîn, alors que le soleil illuminait les visages. La brise qui soufflait de la mer, rafraîchissait le cœur des ouvriers mais elle ne durait pas longtemps, telle une averse d’été.

Sêxmûs comme les autres plâtraient les murs extérieurs d’un bâtiment de six étages. Ils n’étaient pas payés à l’heure mais pour une somme forfaitaire. Grimpés sur un échafaudage, cela faisait quatre jours qu’ils travaillaient au cinquième étage. Sêxmûs cria à son compagnon : " Sêvdîn, pressons-nous pour qu’on en termine à la fin de l’après-midi. Puis nous irons jouer au foot ". Tout en rigolant, Sêvdîn lui répondit : " Cette fois-ci, on ne joue pas pour rien, ce sera pour deux poissons ! " Et Sêxmûs, rieur, lui répliqua : " Eh balourd de paysan, qu’est-ce que tu peux comprendre au foot ? Occupe-toi de tes moutons ! Sêvdîn n’avait pas dit son dernier mot : " Camarade, je ne suis pas d’accord quand tu te moques de moi qui suis un paysan ! Est-ce que ce sont les gens des villes qui se battent ? Et pour bien montrer qu’il plaisantait, il donna une tape légère sur la tête de son compagnon et il recula, Sêxmûs a glissé et il est tombé du cinquième étage. Sêvdîn criait et appelait les autres au secours. Cela ne dura que quatre ou cinq minutes avant que tous se pressent autour de Sêxmûs dont la salive perlait au coin de la bouche, de ses narines coulait du sang, il ne parlait pas, on l’entendait seulement gémir. Dans la vieille camionnette de chantier, on l’a amené à l’hôpital public de la ville. Sêvdîn se tenait accroupi devant la porte de la salle d’opération. Il tenait sa tête penché vers le sol et ne parlait à personne, il se contentait de fumer cigarette sur cigarette. Quand l’infirmière vint annoncer la mort de leurs copains, figés, tous s’étaient transformés en statues de pierre. Il fallait rapporter son corps dans sa région natale, un grand véhicule était nécessaire mais la collecte ne rassembla pas assez d’argent. Sêvdîn se rappela du bureau du DEP (5), Sêxmûs et lui, en passant devant ses locaux avaient entendu qu’on y passait des chansons kurdes. Trois parmi les compagnons de travail sont allés leur demander une aide. La dépouille a été déposée dans un cercueil qui a été placé dans la voiture, sur le capot on avait accroché un pain ? Sêvdîn avait pris place à côté du conducteur et ils partirent en klaxonnant à plusieurs reprises. Les compagnons qui n’avaient plus rasé leur barbe depuis quatre jours regardèrent avec tristesse la voiture qui s’éloignait. Leur silence était comme une reproche ! La mort avait rattrapé Sêxmûs, le combattant pour la liberté !

(1) : En Turquie, les journaux sont très colorés.
(2)  :Le chanteur, chez les Kurdes, est le dernier porte-parole de leur espoir et de leur identité, c’est pourquoi, il y a encore peu de temps qui chantait en kurde était mis en prison par les Turcs.
(3)  : Chez les Kurdes, on traite toujours un homme âgé de ce terme à la fois familier et plein de respect.
(4)  :Amed est le nom que les Kurdes donnent à Diyarbakir.
(5)  :Ancien parti kurde qui a été interdit par le gouvernement turc.

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