Le docteur Mahmoud Othman est un des plus importants hommes politiques kurdes d’Irak. Il a négocié en 1970 avec feu Saddam Hussein sur un accord d’autonomie qui n’a d’ailleurs pas pu empêcher un nouvel enchaînement conflictuel. Il est actuellement membre du Parlement irakien à Bagdad. Comme toujours, il a une conception qui lui est propre. Contrairement à la plupart des Kurdes, il n’épargne pas ses critiques aux Américains et une indépendance kurde ne lui paraît pas réaliste.
 
En février, le dr Mahmoud Othman a passé quelques jours en Belgique. Une opportunité à saisir pour poser quelques questions à cet homme politique expérimenté et indépendant, il ne fait plus partie du Parti Démocratique Kurde (PDK) de Massoud Barzani ni de l’Union Patriotique du Kurdistan (PUK) de Jalal Talabani, président de l’Irak.
 
Avez-vous peur de rentrer à Bagdad à cause des énormes problèmes de sécurité qu’on y rencontre ?
 
Il y a des risques mais nous les avons toujours connus. Même sous Saddam Hussein, en 1971, il y a eu un attentat avec des explosifs et en 1978 une tentative d’empoisonnement au thallium mais nous devons aller de l’avant. C’est notre devoir.
 
Il y a eu cependant deux complots contre vous ?
 
Oui, j’en ai entendu parler. Il y a eu un complot où l’on retrouvait des membres du parti Baath (de Saddam Hussein) et un deuxième avec des extrémistes islamistes (selon certaines informations, il s’agirait de membres de la milice du religieux chiite Moqtada al-Sadr). Il est toujours possible qu’il y ait d’autres attentats. Nous devons donc faire attention.
 
Existe-t-il une raison spécifique à ces complots contre vous ? 
 
Non, cela concerne surtout un plan général visant à toucher des hommes actifs politiquement parlant. Ce n’est pas spécifiquement contre moi. On veut tout simplement éliminer des hommes politiques.
 
Y a-t-il une solution en Irak pour parer à cette violence ?
 
La situation s’est fameusement compliquée à cause des grosses erreurs des Américains durant ces quatre dernières années. Et les différents gouvernements irakiens que ce soit celui de l’ancien Premier Ministre Alawi ou celui de l’actuel Premier Ministre Nouri al Maliki ont accompli de piètres prestations. Il y a la corruption, il y a le terrorisme et le problème des milices. La solution pour venir à bout de la violence doit être politique, ce n’est pas vraiment un simple problème de sécurité. La situation est mauvaise pour des raisons politiques : il n’y a aucun sentiment unitaire entre les Irakiens, spécialement entre les Sunnites et les Chiites. Même les leaders religieux ont des points de vue différents. Et personne ne se parle. Une solution politique est possible et elle ne se fera que quand il y aura un accord entre les leaders politiques et religieux. L’usage de la violence pouvait améliorer provisoirement la situation mais elle n’offre aucune solution.
 
Il y a deux problèmes à régler : la réconciliation entre les Irakiens et le terrorisme, que ce soit celui des membres d’Al-Qaida ou celui des partisans de Saddam. Beaucoup d’hommes en Irak s’opposent par les armes aux USA et au gouvernement, mais ce ne sont pas des terroristes. Il faut leur parler afin qu’ils déposent les armes. On doit leur promettre l’amnistie, mais le gouvernement n’y songe pas, il ne pense qu’à la vengeance. Seuls les chefs doivent être poursuivis devant les tribunaux, mais aux autres il faut parler de réconciliation.
 
Quel est le rôle de l’Iran dans cette violence en Irak ?
 
L’Iran intervient en Irak via des groupes chiites. Il y a un conflit ouvert, en Irak, entre l’Iran et les États-Unis et l’Irak comme les Irakiens en paient le prix. Le Président Bush a déclaré que la Syrie et l’Iran étaient des États " voyous ". Cela les a conduits à un conflit avec l’Iran. Il n’y a pas de dialogue entre les USA, la Syrie et l’Iran or c’est urgentissime. Même le rapport de James Baker (ancien conseiller de Bush père) le préconise pour l’Irak. Le dialogue c’est assurément mieux que la confrontation.
 
Qu’en est-il de la souveraineté de l’Irak quand on voit que les Américains y font ce qu’ils veulent ?
 
Il y a deux autorités en Irak : les Américains et le gouvernement. Les E.U. sont importants pour les questions de sécurité et, de ce fait, la souveraineté n’est pas complète. Cela provoque beaucoup de problèmes. C’est ainsi que les Américains jouissent d’une complète impunité alors qu’ils accomplissent beaucoup de méfaits. Cette immunité doit être remise en question parce qu’elle leur permet de commettre des crimes en toute inconscience. Ils ont, par exemple, bombardé un bureau de l’Union Patriotique du Kurdistan (UPK), ce qui a provoqué une dizaine de morts. De tels faits rendent le problème de sécurité encore plus grave.
 
Le retrait des Américains apportera-t-il une solution ou va-t-il augmenter la violence.
 
La corruption est l’ennemi n°1, elle est encore plus nocive que le terrorisme. Sous Paul Bremer ( le patron du CPA, la précédente autorité de la coalition de 2003 à juillet 2004) 8,8 milliards de dollars ont disparu. Ce n’était que le commencement de la corruption. Un certain nombre d’Irakiens sont devenus milliardaires. C’est incroyable ! Et le plus grave est que ça n’est pas seulement en monnaie américaine mais aussi en monnaie irakienne.
 
Que pensez-vous de la reconstruction de l’Irak ?
 
Il n’y a pas de résultats. L’argent destiné à l’enseignement ou la santé publique par exemple est dépensé pour la sécurité. Il n’y a pas de reconstruction mais bien de la corruption. Les Américains prétendent qu’on ne peut pas s’atteler à la reconstruction à cause de l’insécurité dans le pays mais pourtant, il y a de grandes parties du pays qui sont sûres, comme le Kurdistan. Même dans ces parties sûres de l’Irak on n’a rien dépensé pour la reconstruction !
 
 
Quelle solution en Irak pour les Kurdes ?
 
Si vous le demandez au Kurdes, la réponse est claire : ils veulent l’indépendance. Dans un référendum non officiel on a parlé de 98% de la population qui veulent l’indépendance. Mais notre nation est partagée entre l’Irak, la Turquie, l’Iran et la Syrie. Elle a droit à son indépendance mais il faut voir la réalité : tous ces pays sont contre. Dans chaque pays, les Kurdes luttent pour leurs droits. C’est pourquoi, ils se battent en Irak pour le fédéralisme et la démocratie. Mais il est vrai que la situation dans un seul pays a une influence sur les autres. C’est une lutte de la nation kurde. La Turquie menace l’Irak d’une attaque contre le PKK (le Parti des Travailleurs Kurdes en Turquie) et contre Kirkuk (au profit des Turkmènes) : de ce fait la Turquie menace les Kurdes de Turquie et les Kurdes en Irak. L’indépendance reste un but lointain. Il n’est pas réaliste à l’heure actuelle. Les Kurdes en rêvent mais ce rêve n’est pas prêt de se réaliser.
 
Où en est-on du projet prévu depuis assez longtemps d’une offensive américaine pour nettoyer Bagdad ?
 
Cette offensive est menée depuis deux mois en collaboration avec le gouvernement irakien. C’est pourquoi, 20000 soldats américains sont encore attendus en Irak. Les plans pour l’offensive connaissent déjà un début d’exécution, mais cette offensive ne connaîtra aucun succès. Au premier plan, il faut améliorer l’aspect politique (la corruption, les tensions entre les groupes religieux, le conflit entre les USA et l’Iran) et cela doit être résolu politiquement. Deuxièmement, les USA et le gouvernement irakien n’ont pas d’informations correctes sur le soulèvement. Du fait que l’offensive est déjà depuis tellement longtemps annoncée, chaque personne qui se sent menacée a depuis longtemps pris le chemin de l’Iran. Dès que l’offensive sera terminée, ils reviendront sans problème. Bush, en préalable à cette offensive, a posé un certain nombre d’exigences au gouvernement du Premier Maliki. De cette manière, il espère pouvoir vendre le plan aux Américains et si cela rate, il pourra en infliger la responsabilité aux Irakiens.
Chacun est maintenant dans une posture de tuerie. Le problème doit être solutionné mais par des moyens politiques, par le dialogue. L’offensive aura peut-être un succès limité pour un certain temps mais elle ne donnera pas de solution aux problèmes.
 
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