Si j’en ai le loisir, je reviendrai peut-être sur les raisons qui conduisent maintenant l’Etat turc à procéder à ces arrestations éminemment politiques; de toute façon, elles sont déjà connues de ceux qui s’intéressent à ce pays: En une phrase, il s’agit simplement d’une agression visant d’une part à laminer toute possibilité de protestation interne concernant la sale guerre que mène Ankara contre ses propres citoyens kurdes, et d’autre part à neutraliser l’avènement d’une représentation démocratique des Kurdes au sein du Parlement turc. Ce n’est certainement pas un hasard si la rafle du 5 octobre rappelle tellement un certain 24 avril, ni si elle survient précisément après la reprise de l’offensive turque au Kurdistan et après l’annonce du retour du BDP au Parlement.

Mais je voudrais ici évoquer Ragip, l’homme, et le peu que je sais de son engagement. En Turquie et hors de Turquie, Ragip est un symbole. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien si son arrestation a déclenché un tollé international là où les arrestations précédentes n’avaient provoqué que des réactions d’organisations spécialisées (à ce sujet, j’invite tout un chacun à signer les pétitions qui dénoncent son arrestation).

 En Turquie, Ragip et son épouse Ayse – depuis lors décédée – furent les précurseurs de toutes les transgressions, les Saint Jean-Baptiste de toutes les causes perdues, les pourfendeurs de tous les tabous. Sur la question arménienne d’abord, sur la question kurde ensuite, sur l’absence de démocratie en Turquie, sur les privilèges étouffants et exorbitants des militaires dans ce pays, sur la torture, sur les prisons de type F, sur les massacres du Dersim, sur celui de Sivas ou simplement sur les rapports de domination sociale, Ragip fut de tous les combats, de tous et avant tous. Et Ragip n’est pas Arménien, ni Grec, ni Juif, ni Kurde, ni Alévi, ni Zaza; il est simplement humain, mais pleinement humain et c’est bien suffisant.

Pour ceux qui ont la chance de le connaître, ce qui frappe chez Ragip, c’est cette inflexible douceur qui imprègne ceux qui font de leurs croyance en l’Homme l’engagement d’une vie. Ragip n’a pas le verbe haut, il est souvent hésitant et son attitude n’est pas impressionnante, encore moins dominatrice. Ragip n’est pas l’homme des certitudes et des vérités; c’est l’homme des interrogations et des questionnements. Avec sa maison d’édition Belge (Document), c’est également la pensée critique traduite en action politique. Ce sont d’ailleurs des caractéristiques qu’il partage avec ses amis – depuis lors les miens aussi – Inci Tugsavul et Dogan Özgüden, réfugiés en Europe depuis quarante ans . Je me plais à croire que les résistants de tout lieu et de tout temps ont toujours fait preuve de la même modestie face aux prétentions à la Vérité comme face aux fatalités du destin.

Lorsque je regarde à nouveau cette photo défraîchie, j’imagine assez bien, me semble-t-il,  les espoirs les plus fous que nourrissaient alors ces démocrates turcs, eux qui mêlèrent avec allégresse leurs amours et leurs luttes. Le printemps 68 était passé là, la sève libertaire emplissait leurs veines; la démocratie semblait à portée de main et déjà en gestation, l’Europe, ses valeurs et ses promesses emplissaient leurs rêves.

Et puis vint le premier coup d’Etat, celui de 1971. L’Europe et la démocratie sont arrivés en effet, en Grèce, en Espagne et au Portugal, en Europe de l’Est même, mais pas en Turquie. Pour Dogan et Inci, ce fut l’errance puis l’exil en Belgique, et la promesse de centaines d’années de prison en cas de retour. "Retour interdit" comme sur les passeports des Arméniens qui, survivant au Génocide, avaient dû quitter leur pays, cette même Turquie, cinquante ans auparavant.  Pour ceux qui restèrent comme Ragip et Ayse, la clandestinité, la prison, la torture, les attentats à leur vie, l’angoisse et l’affliction aussi certainement; mais la peur, la vraie, celle du vide, jamais.

Cette peur irrépressible, elle est dans le regard des tortionnaires; dans les éructations d’Erdogan, dans les rodomontades de Gül, de Davutoglu, de Ciçek ou de leurs prédécesseurs. L’Histoire a déjà oublié les noms obscurs de ceux qui les précédèrent et qui, du Palais de Cankaya ou de l’Etat-major, croyaient pouvoir fabriquer une respectabilité pour absoudre les crimes de leur Etat multirécidiviste. A coup de milliards ou de menaces, usant tantôt du fard démocratique, tantôt de l’intimidation martiale, ils n’ont finalement réussi qu’à humilier leur nation et à jeter l’opprobre sur leur Etat.

Mais l’humble, le doux Ragip ne connaît pas cette peur, cette déréliction qui saisit les nihilistes face au vertige de l’abîme, eux que seule la force brutale aveugle et tient en respect, eux auxquels seule cette force brutale donne l’impression de vivre . Du fond de sa geôle, Ragip est l’homme libre, celui dont Léon Blum disait qu’il "n’a pas peur d’aller jusqu’au bout de sa pensée"; du fond de sa geôle, Ragip continue incorrigiblement de vivre et de rêver, de vivre parce qu’il résiste. Quand on pense à Ragip, viennent immédiatement à l’esprit les vers superbes mais quelque peu oubliés de Victor Hugo :

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont
Ceux dont un dessein ferme emplit l’âme et le front.
Ceux qui d’un haut destin gravissent l’âpre cime.
Ceux qui marchent pensifs, épris d’un but sublime.
Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour,
Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour.
C’est le prophète saint prosterné devant l’arche,
C’est le travailleur, pâtre, ouvrier, patriarche.
Ceux dont le coeur est bon, ceux dont les jours sont pleins.
Ceux-là vivent, Seigneur ! les autres, je les plains.
Car de son vague ennui le néant les enivre,
Car le plus lourd fardeau, c’est d’exister sans vivre.
Inutiles, épars, ils traînent ici-bas
Le sombre accablement d’être en ne pensant pas.
Ils s’appellent vulgus, plebs, la tourbe, la foule.
Ils sont ce qui murmure, applaudit, siffle, coule,
Bat des mains, foule aux pieds, bâille, dit oui, dit non,
N’a jamais de figure et n’a jamais de nom ;
Troupeau qui va, revient, juge, absout, délibère,
Détruit, prêt à Marat comme prêt à Tibère,
Foule triste, joyeuse, habits dorés, bras nus,
Pêle-mêle, et poussée aux gouffres inconnus.
Ils sont les passants froids sans but, sans noeud, sans âge ;
Le bas du genre humain qui s’écroule en nuage ;
Ceux qu’on ne connaît pas, ceux qu’on ne compte pas,
Ceux qui perdent les mots, les volontés, les pas.
L’ombre obscure autour d’eux se prolonge et recule ;
Ils n’ont du plein midi qu’un lointain crépuscule,
Car, jetant au hasard les cris, les voix, le bruit,
Ils errent près du bord sinistre de la nuit.

Quoi ! ne point aimer ! suivre une morne carrière
Sans un songe en avant, sans un deuil en arrière,
Quoi ! marcher devant soi sans savoir où l’on va,
Rire de Jupiter sans croire à Jéhova,
Regarder sans respect l’astre, la fleur, la femme,
Toujours vouloir le corps, ne jamais chercher l’âme,
Pour de vains résultats faire de vains efforts,
N’attendre rien d’en haut ! ciel ! oublier les morts !
Oh non, je ne suis point de ceux-là ! grands, prospères,
Fiers, puissants, ou cachés dans d’immondes repaires,
Je les fuis, et je crains leurs sentiers détestés ;
Et j’aimerais mieux être, ô fourmis des cités,
Tourbe, foule, hommes faux, coeurs morts, races déchues,
Un arbre dans les bois qu’une âme en vos cohues !

Et le rêve de Ragip, hors de sa geôle, nous le partageons. Avec lui, nous voulons croire que cette Turquie adviendra, celle qui conférera des droits sociopolitiques à ses citoyens kurdes comme à ses autres citoyens, celle qui reconnaîtra le Génocide des Arméniens et travaillera à son enseignement et à sa réparation, celle qui  quittera les territoires occupés à Chypre ou ailleurs, celle qui cessera de torturer, de menacer, d’insulter et d’enbastiller; celle qui, à défaut d’entrer dans l’Europe, entrera au moins dans l’Humanité.

Et si nous avons déjà oublié le nom des tortionnaires, personne n’oublie le sourire grave et discret de Ragip . Car ce qui impressionne les vrais hommes, c’est la force de la volonté bien plus que brutalité de la force. Ceux qui nous impressionnent, ce sont Martin Niemoller, Friedrich Bonhoeffer, Jean Moulin, Andreï Sakharov ou Aung San Sui Kyi.

Ragip Zarakolu est de cette trempe et il se compare à ces consciences car il est la bonne conscience de son pays criminel, celle qui le rachète et qui nous permet de continuer à espérer. Ragip Zarakolu mériterait de l’Humanité et de son prix Nobel et j’en appelle ici à toutes les autorités morales pour que lui soit conférée la reconnaissance internationale qui consacrerait en lui tant d’efforts individuels et collectifs pour la Paix, la Justice et la Démocratie.
Eurotopie
http://www.info-turk.be/399.htm#bonne

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